‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 122 sur 201 · SALON AUBERNON · texte numérisé non relu

SALON AUBERNON

d'Etienne, je ne vous donne que trop raison!.. Vous voyez, je ne puis sortir de mon fauteuil; coudre et broder me fatigue, et il me faut mettre des intervalles assez longs entre mes lectures,» si je veux les bien comprendre et en profiter. »

Pendant la fin de cette conversation, Valéry, selon son usage, s'était endormi sur son siège.

Il est naturel que ceux qui fréquentent un salon ménagent les opinions de ceux qui les y admettent; aussi, quoique quelques-uns de ceux qui se réunissaient chez madame de Pomaret fussent assez avancés dans l'opposition, l'attachement de cette dame et de son mari à la famille des Bourbons maintenait en général la conversation dans une mesure favorable au développement de l'esprit des causeurs. Aussi ce petit salon, sans avoir autant d'éclat que quelques autres, était-il un de ceux dont on ne se retirait jamais sans profit.

Un autre salon d'un caractère tout différent était celui d'Aubernon, l'un des fidèles aux réunions du dimanche chez Etienne. La société qui se rendait chez lui se composait d'une quinzaine de personnes dont le nombre ne variait guère. Toutes, à des degrés plus ou moins élevés, étaient lancés dans l'opposition libérale. Aubernon, homme aimable et très-doux dans le commerce habituel de la vie, ne laissait pas que d'être assez vif en politique. Quant à madame Aubernon, jolie et spirituelle personne, ainsi que la plupart des femmes, elle se confiait au cours des idées de son mari et des hommes qui formaient sa société, si bien que, se trouvant habituellement entourée de libéraux, elle était devenue femme constitutionnelle autant qu'il lui était possible de l'être. Deux dames seulement fréquentaient son salon, madame P. Lebrun, et la femme du général Haxo, en sorte que, le nombre des hommes préoccupés de politique surpassant

de beaucoup celui des dames, la physionomie de cette réunion présentait plutôt celle d'un club que d'un salon.

Comme le pain sans levain ne fermente pas et ne prend pas de goût, c'était le défaut de société chez Aubernon . Au fond tout le monde était à peu près du même avis, et les discussions ne pouvant rouler que sur des questions subalternes, les causeurs manquaient souvent d'entrain, faute de contradicteurs. C'était l'état auquel se trouvaient réduits assez souvent dans ce salon, des hommes de mérite et de talent, mais exclusivement préoccupés de l'événement du jour. Châtelain, par exemple, le rédacteur en chef du Courrier français, l'un des journaux les plus violents de l'opposition, ne donnait guère que des nouvelles ou reproduisait les arguments qu'il avait fait valoir le matin dans sa feuille. Manuel gardait presque toujours le silence; mais sous des traits calmes et môme doux en apparence, cet homme tenait enfermé au fond de son cœur les passions politiques les plus ardentes1. Le spirituel Puvergier de Hauranne était celui dontle goût inné

1 Sur la proposition de M. de La Bourdonnaye, 3 mars 1823, la Chambre des députés décida que Manuel serait exclu de la salle des séances pendant la durée de la session. Cette mesure avait été provoquée par une phrase de Manuel (séance du 26 février), dans laquelle il s'exprimait ainsi au sujet du jugement dé Louis XVI par la Convention : « Ai-je besoin dédire que le moment où les dangers de la famille, royale, en France, sont devenus plus graves, c'est lorsque la France... la France révolutionnaire a senti qu'elle avait besoin de se défendre paru/te forme nouvelle... par une énergie toute nouvelle?... » Malgré la décision de la Chambre, Manuel s'y représenta, et au défaut de la garde nationale qui ne voulut pas le faire sortir, ce fut la gendarmerie qui se chargea de cette commission. Cet événement, perdu aujourd'hui dans l'oubli avec beaucoup d'autres, eut un grand retentissement en 1823, fit naître quelques troubles dans Paris, et donna une certaine célébrité à Manuel et au sergent de la garde nationale, Mercier, qui avait refusé de l'arrêter.

Page 1