‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 123 sur 201 · M. COUSIN. — STENDHAL · texte numérisé non relu

M. COUSIN. — STENDHAL

pour la polémique, soutenu par les ressources qu'il trouvait en lui pour le satisfaire, le rendait toujours assez vif dans la conversation, soit que sa verve lui fît signaler les fautes du gouvernement, ou qu'il rompît des lances en faveur de la littérature romantique pour laquelle il était alors passionné. Ary Scheffer, déjà compté parmi les peintres de talent de la jeune école qui se substituait à celle de L. David, témoignait de ses opinions libérales, plus encore par son assiduité à fréquenter la maison de son ami Aubernon, qtteparses paroles spirituelles, mais toujours modérées.

Beyle (M. de Stendhal) parlait assez peu dans ce salon, préoccupé qu'il était sans doute d'observer les personnages qui l'entouraient, il faisait sa récolte pour payer son tribut mensuel à la Revue anglaise. Il y avait là, d'ailleurs, un homme qui le gênait. A son œil de lynx, à sa parole incisive et en raison de ses opinions spiritualistes, M. Cousin était reconnu par Beyle, qui professait l'athéisme, pour un ennemi naturel sachant aussi bien attaquer que se défendre, et des griffes duquel il ne se serait pas facilement tiré s'il eût eu l'imprudence de s'y exposer. Pour se venger de la fascination que lui faisait subir le brillaht philosophe, Beyle disait tout bas de lui : « Qu'après Bossuet, il était le plus habile à traiter de la blague sérieuse. »

Agé de trente ans environ, déjà célèbre par ses cours et plusieurs écrits, Cousin rentrait à Paris, revenant de Berlin, où il avait été s'entretenir avec les professeurs allemands pour étudier leurs systèmes. La hardiesse des idées du jeune Français, la franchise avec laquelle il exprimait ses opinions libérales, portèrent ombrage à la police prussienne qui le fit arrêter et mettre en prison. Il n'en était sorti qu'avec peine, et. c'était comme défenseur et martyr de la liberté qu'il était rentré à Paris. Cet évé-

nement, sur lequel il donnait des détails piquants, lui avait fait prendre place parmi les hommes politiques, et les premiers volumes de. sa belle traduction de Platon, le faisaient compter déjà au nombre de nos meilleurs écrivains. Cette captivité, ce mérite littéraire eussent suffi pour attirer l'attention de ceux avec lesquels il se trouvait, mais cette fascination que Beyle redoutait, devenait un charme irrésistible pour les auditeurs à qui la subtilité de son esprit, la richesse et l'originalité de son élocution rendaient les questions les plus ardues faciles à résoudre.

11 y a des hommes qui, sans rien dire, mais à la manière dont ils écoutent, laissent deviner la portée de leur intelligence; Béranger était de ces gens-là. L'illustre chansonnier, le poète lyrique si l'on veut, dont la conversation était si solide et si agréable dans l'intimité, parlait peu dans les réunions nombreuses comme chez Aubernon. Le parti libéral, auquel il se rattachait, s'est vainement efforcé de lui faire prendre un rôle politique décidé, et sa conduite aux différentes époques de nos révolutions semble prouver que, ainsi que le pamphlétaire Courier, le chansonnier voyait bien le mal, mais sans savoir quel remède y apporter. Aussi, chez Béranger, l'absence d'ambition n'a été qu'un aveu tacite de son inaptitude au maniement des affaires publiques, et l'exemple de tant de théoriciens dont les talents et la célébrité s'étaient brisés contre le terrible écueil de la pratique, avait sans doute décidé le poëte à s'en tenir à la politique contemplative. Dans ses chansons, l'excès de ses haines et de ses admirations politiques jure avec le calme philosophique qu'il y affecte, et il est douteux que le poêle populaire ait réellement servi la cause de la liberté. Mais quel aimable causeur, quand il parlait de littérature ou de morale usuelle! Comme il écoutait attentivement,

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