DE DÉRANGER
comme il répondait avec justesse aux observations qu'on lui soumettait! Chez Aubernon, Béranger était un de ceux qu'Etienne prenait le plus de plaisir à entendre, surtout quand il s'entretenait avec Thiers et Mignet.
Quant à ces deux jeunes gens, liés d'une amitié particulière, et chers aux maîtres de la maison, la réputation qu'ils avaient déjà acquise dans les lettres, et la vivacité de leur imagination méridionale, les faisaient compter avec raison comme de brillants causeurs dans le salon de madame Aubernon. Ces hommes, déjà remarquables à cette époque, partant à peu près du môme point, semblaient destinés à parcourir des carrières semblables ; mais tout en restant unis par les mêmes sentiments et les mômes opinions, la différence de leurs caractères les entraîna chacun dans des voies presque opposées. Mignet, historien remarquable, sô contenta d'un emploi administratif dont, grâce à sa belle intelligence, il sut tirer parti pour développer ses talents littéraires de la manière la plus brillante. Voué au cuite de l'histoire, il n'a fait partie d'aucune des députations qui se sont succédé depuis 1830, en sorte que sa vie s'est passée à l'abri des fréquents orages politiques qui ont éclaté pendant les dix-sept dernières années du gouvernement constitutionnel.
Thiers, au contraire, est de ces esprits que le repos fatigue, et dont la force et l'activité croissent en luttant contre les obstacles. La carrière purement littéraire ne pouvait lui suffire. A la disposition de son esprit, qui le portait à étudier tout pour en soumettre les plus petits détails à la loi inflexible de l'unité, se joignait en lui le besoin de commander, famourdu pouvoir, ce qui, en réalité, détermine la vocation des hommes politiques. Thiers, obéissant à ses instincts, a été merveilleusement servi par son intelligence et s'est placé comme homme
d'État , comme orateur, et enfin comme historien, à un rang très-élevé.
A l'époque de ces réunions, Mignet avait déjà publié son histoire de la Révolution française. Thiers achevait la sienne. Ces deux ouvrages, dignes à beaucoup d'égards du cas qu'on en faisait, causaient alors une admiration sans réserve aux hommes faisant partie de la génération des deux jeunes auteurs. Avec un talent d'analyse des plus remarquables, Mignet, dans ses deux volumes, faisant abstraction des événements secondaires, n'avait donné que la charpente d'une histoire de la Révolution; mais Thiers, adoptant ce plan pour en faire un édifice complet, se chargea d'en étudier les moindres détails et de démontrer que tous étaient la conséquence forcée de quelques événements principaux inévitables , signalés comme tels dans l'ouvrage de Mignet. Dans l'abrégé historique de celui-ci, où tout tend à démontrer la marche nécessaire des faits, les hommes, que leur moralité ait été bonne ou mauvaise, n'y sont considérés que comme des matériaux insensibles qui auraient concouru à l'érection d'un grand édifice. Ce fatalisme appliqué à l'histoire, qui décharge de leurs fautes et même de leurs crimes, les acteurs qui ont figuré dans les terribles événements qui ont eu lieu depuis 1792 jusqu'en 4794, ce fatalisme, disons-nous, dont l'application, en simplifiant l'histoire de la Révolution, l'allège de tout ce qui la rend si difficile à comprendre, séduisit la jeunesse en 1825, inspira peutêtre à Manuel les terribles paroles qui le firent exclure de la Chambre des députés, et contre l'intention des deux auteurs, sans aucun doute, conserva la tradition des idées utlra-révolutionnaires que l'on vit germer de nouveau vers 4844, et dont l'explosion devint si terrible quatre ans après.
Dans le salon de madame Aubernon, les deux hislo-
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riens, jeunes alors, entourés d'hommes professant !es mêmes opinions qu'eux, ne supposaient môme pas que leurs idées sur la politique pussent donner prise à la critique. Tranquilles sur ce point, ils traitaient en causant de questions piquantes mais très-secondaires. C'est ainsi que Mignet, vivement préoccupé du système de Gall et suivant les cours de Spurzeim, égayait souvent ces soirées, en observant les crânes et en tirant spirituellement l'horoscope de chacun, tandis que Thiers, entraîné par son goût naturel pour les arts, se plaisait à en parler, recherchant môme des contradicteurs pour s'éclairer et s'affermir dans les opinions qu'il se proposait d'émettre en écrivant la critique du salon dans le journal le Constitutionnel.
Cependant, les modestes réunions chez Etienne étaient toujours fidèlement suivies. Il y en avait môme parfois deux par semaine. Outre celle du dimanche matin, régulièrement consacrée à la conversation, souvent MM. Mérimée, Ampère et Albert Slapfer venaient le soir pour lire de l'anglais.
Un soir, après une de ces lectures à laquelle Saulelet avait assisté, M. Ampère nous fît, de la part de son père et de la sienne, une invitation à dîner pour le lendemain. Le rendez-vous était assigné pour trois heures après-midi, car il s'agissait d'entendre lire avant le repas un drame romantique. M. Ampère fils s'était chargé d'en faire la lecture dans sa chambre, où il n'y eut pour auditeurs que Mérimée, Albert Slapfer, Saulelet et Étienne. L'auteur, resté inconnu, n'était heureusement pas présent, car sa pièce, sans division de scènes ni d'actes, sans intérêt et sans clarté, parut si ennuyeuse, que l'on ne put en sup* porter longtemps l'audition. Peu après arrivèrent deux invités que l'on félicita de leur retard : c'étaient les frères de Jussieu, Adrien, le savant botaniste, et Alexis, l'écri-
vain. On était en hiver. Comme le jour était déjà fort bas, toute cette jeunesse au milieu de laquelle se trouvait Etienne, formant un cercle autour du poêle vivement chauffé, se mit à jaser d'une manière assez bruyante. Enfin la nuit vint, et la chambre, sauf quelques lueurs échappées du feu, était complélement osbcure, lorsque M. Ampèrele père, entra tenant une lumière à la main. Tout le monde se leva, et il annonça que le dîner était prêt.
M. Ampère était un des plus grands mathématiciens de son temps. En outre, il n'y a aucune branche du savoir humain à laquelle il soit resté étranger : philosophie, métaphysique, sciences exactes et naturelles, il a été au courant de tout. Mais d'après l'énumération de tant de connaissances variées, on aurait tort de penser que, comme la plupart des hommes qui se livrent aux études encyclopédiques, M. Ampère soit resté superficiel en quelque point. C'était un savant non-seulement profond et consciencieux, mais dont l'intelligence subtile, pénétrante, ne s'arrêtait qu'en présence d'un mystère sacré, car il était sincèrement religieux et devait, dit-on, cette disposition de son âme, à la lecture d'un livre de dévotion faite dans un lieu où il ne devait pas s'attendre à le trouver.
Avant d'arriver dans la salle à manger, oh passa par le cabinet du savant Ampère, où l'attention d'Étienne fut attirée par l'agitation d'une quantité extraordinaire de petites feuilles de papier de la grandeur de la main, passées dans la bordure des glaces et du cadre des gravures. A la vue de ces manuscrits, car c'était en effet ceux du savant, l'idée vint aussitôt à Etienne qu'une flammèche suffirait pourdétruire en deux minutes les travaux de M. Ampère. Mais l'habitude qu'avaient les personnes de la maison, de voir ces archives voltigeantes, les laissait en pleine sécurité, et, pour les jeunes convives, en conti-
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nuant de badiner, ils passèrent dans la salle à manger sans songer môme à ce danger.
Absorbé par l'étude des sciences et par la méditation, M. Ampère vivait tranquillement au sein de sa famille, composée alors de son fils, aujourd'hui l'un de nos plus spirituels académiciens, de sa fille et de sa sœur qui tenait sa maison. La mise simple, la tenue modeste et réservée de la tante et de la nièce, qui avaient déjà pris place près de la table, au moment où la société masculine entra non sans quelque fracas, rappela à Étienne la femme et les filles de M. Savouré, le maître de pension où il a commencé ses études *. Pendant le repas, les deux dames ne prirent aucune part à la conversation, qui d'ailleurs ne roula que sur des sujets qui ne pouvaient les intéresser, les uns étant purement scientifiques quand ils étaient traités par M. Ampère et Adrien de Jussieu, les autres ne servant que de prétextes aux saillies amusantes de Mérimée, d'Ampère fils, d'Albert Stapfer et de Sautelet. Le repas terminé, la tante et la nièce se retirèrent silencieusement chez elles, et M. Ampère, ainsi que tous les autres convives, redescendit à la chambre de son fils.
Il faisait froid. Dès que le feu eut été ravivé, on s'assit en cercle, et les jeunes gens, pour se réchauffer plus promptement, appuyèrent leurs pieds sur la tablette du poêle. Il n'y avait de raisonnablement assis que M. Ampère, puis A. de Jussieu et Étienne, entre lesquels il s'élait placé. Pour ôter à ces étranges postures ce qu'elles auraient pu avoir d'inconvenant en présence d'un homme
1 De 1789 à 1792. — M. Savouré, grand-père de celui qui tient aujourd'hui ce môme pensionnat, était fervent janséniste, ce qui n'empêchait pas que cet homme, sa femme et ses douze enfants, austères pour eux-mêmes, ne fussent bons et très-indulgents pour les autres. Étienne a conservé un doux souvenir de cette excellente et respectable famille.
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aussi respectable que M. Ampère, il faut dire que cet illustre savant, qui s'était rendu célèbre jusque par ses distractions, n'était en réalité qu'une âme, une intelligence dont l'activité dévorante absorbait presque toute celle destinée à l'exercice de ses facultés physiques. Il ne voyait tout juste que pour se conduire ; et quelque agréable, extraordinaire ou même désagréable que fût ce qui se passait autour dé lui, il ne s'en apercevait pas. Eîi effet, tandis qu'une partie des assistants prenait les plus étranges postures, M. Ampère écoutait avec une profonde attention A. de Jussieu expliquant les phénomènes de la différence des sexes dans les plantes, et les modes de la repfdduclioti des végétaux. Ce sujet conduisit naturellement M. Ampère à parler d'importantes découvertes que l'on venait de faire sur la vie et les mœurs de quelques atiiniaux microscopiques, (ie qu'il développait avec une raré sagacité. Une fois laftcé dans cette voie, il rattacha ces faits nouveaux aux découvertes de Cuvier sur les animaux fossiles, et se laissant entraînera toutes les conjectures qùe ces connaissances scientifiques font naître, il parla avec une véritable éloquenee de la création de l'homme, de sa destinée ici-bas et d'un monde meilleur qu'il espère habiter.
Pendant que A. de Jussieu et Etienne ne perdaient pas une parole de M. Ampère, l'un des jeunes gens, au milieu de leur conversation vive et joyeuse, avait, on ne sait pourquoi, placé sur la tablette du poêle le cendrier plein de braise mal éteinte, lorsqu'un autre, accompagnant sa parole d'un geste inattendu, donna un si vigoureux coup de pied au cendrier qu'il le fit voler en l'air avec les cendres et la menue braise qu'il contenait. A la chute de l'espèce de pluie de feu qui en résulta, les assistants se levèrent pour s'épousseter et se débarrasser des parcelles de feu logées dans les plis de leurs vêtements. Malgré l'at-
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tention que A. Je Jussieu et JÉtienne portaient aux paroles du savant, ils avaient aussi quitté leurs sièges ; mais M. Ampère restant immobile sur le sien, aurait continué de poursuivre ses spéculations philosophiques, si on ne l'eût averti de ce qui se passait. « Monsieur Ampère ! monsieur Ampère ! disait A. de Jussieu, levez-vous ! levez-vous ! Vous êtes couvert de cendres brûlantes ! — — Monsieur Ampère ! répétait Etienne de son côté, il faut absolument que vous vous leviez! Vos chaussures' sont pleines de braise ! » Et en effet une forte odeur de roussi qui se faisait sentir et peut-être quelques petites brûlures aux jambes avertirent enfin l'illustre savant que son esprit et son âme étaient logés dans un étui qui n'était pas à Tépreuve du feu.
Les personnes qui ne connaissent que le monde élégant ont de la peine à comprendre comment des hommes faits, et même d'un âge mûr, peuvent se laisser aller à de pareilles folies. Mais ceux qui, dès l'enfance, se sont livrés à des études sérieuses et en ont fait l'objet et le but de leur vie, conservent toujours des goûts d'écoliers. Il leur faut de véritables récréations où ils puissent se livrer en toute assurance à ce relâchement complet de l'esprit, qui les retrempe et leur donne la force de se livrer aux travaux sérieux de l'intelligence.
Étienne ne court pas après les contrastes ; il faut cependant les signaler 'quand il s'en rencontre. Vers les ' neuf heures du soir, lorsque la plupart des invités se furent retirés, M. Ampère, son fils et Étienne, allèren t passer le reste de la soirée à i'Abbaye-aux-Bois, chez madame Récamier, où l'assemblée était assez nombreuse. Us y trouvèrent mesdames la duchesse d'Abrantès, la comtesse de Beaufort, Lenormand et Tastu; et outre les habitués, MM. de Humboldtet de Catelan. Partout où se présentait M. Ampère, il était l'objet de la bienveillance la plus res-
pectueuse; et madame Récamier, qui le connaissait d'ail leurs comme si bon parent, si bon ami et si bon confrère, avait pour lui des égards tout particuliers. Il fut donc accueilli et écouté avec empressement dans ce salon où Ton aimait qu'à l'agréable se joignît toujours quelque chose de solide.
Quanta Ampère fils, si jeune encore, mais distingué déjà par la variété de ses connaissances et le charme de ses écrits, oubliant la folle gaieté à laquelle il venait de se livrer, ainsi que ses jeunes amis, il devint l'un de ceux qui, par l'élégance de leurs manières et le brillant de * leurs conversations, animèrent le plus le salon de madame Récamier.
Le mécanisme du gouvernement représentatif, encore neuf en France, avait naturellement fait porter l'attention de la jeunesse instruite sur les institutions perfectionnées de l'Angleterre. Puis l'étude de la langue anglaise, devenue en quelque sorte indispensable aux apprentis publicistes, avait donné une grande importance à la littérature de nos voisins; tellement que la constitution anglaise était devenue un modèle propre à régler les idées de la nouvelle génération, et que depuis le développement de l'école romantique, Shakspeare passait pour l'écrivain dramatique, et même pour le poëte par excellence que l'on dût étudier.
Dix ou douze ans avant 1826, les préjugés sur ces