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ETIENNE EN ANGLETERRE

dant les courses qu'il a faites jusque dans le pays de Galles, son altention a été bien moins fixée par ce qui se rapporte à la littérature, que par les églises et les châteaux du moyen âge, par les galeries de tableaux et les musées, mais surtout par l'aspect gracieux et original du paysage de cette île, à laquelle ses anciens habitants ont donné le surnom de Merry-England, la vive et gaie Angleterre. Rappelé encore en ce pays au goût et aux inclinations de sa jeunesse, Étienne, reprenant ses crayons, fixa le souvenir d'une foule de lieux, dont la représentation aujourd'hui le distrait dans les intervalles de ses travaux. Caernavon, Bangor, toute la côte du canal Saint-George, le vieux monument druidique de Slonehenge, la cathédrale de Salisbury , puis cette partie curieuse du Derbyshire, Matlock-les-Bains, lieu à la fois gracieux et si sauvage, où la petite rivière, le Derwent, coule mystérieusement sous des dômes de verdure, ont successivement attiré son attention et occupé ses crayons.

Près de Matlock, dont le nom vient d'être cité, est un petit hameau, Lea-Hurst, si humble qu'il n'est même pas indiqué sur la carte. Étienne se retrouva là au sein de la famille Nightingale, avec laquelle il avait contracté amitié huit ans avant à Paris. M. Nightingale, sa femme, leur deux filles, âgées alors de cinq ou six ans, puis miss Julia Smith, sœur de madame Nightingale, et une vieille tante de ces dames, tels étaient les habitants de la maison simple mais élégante de Lea-Hurst, entourée de bois au fond desquels le Derwent promenait encore ses eaux capricieuses. Étienne n'insistera pas sur la réception cordiale que lui firent ses amis ; ceux qui ont habité l'Angleterre savent avec quelle franchise et quelle grâce on y pratique l'amitié; mais il rappellera le souvenir des soirées, non pas classiquement littéraires, mais d'où il s'é-. levait un véritable parfum de poésie. C'était en juillet, et,

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outre la persistance de la chaleur en celte année, par une exception rare en Angleterre, le ciel était sans nuages depuis plus d'un mois. Le soir, pour prendre le frais, on se tenait sur la terrasse, faisant la conversation jusqu'au moment ou Ton apportait le thé. Après l'infusion faite dans toutes les règles, et lorsque miss Julia, chargée de ce soin, avait préparé la tasse de chacun, tout en vidant lentement la sienne, elle récitait de mémoire les plus beaux passages de Milton, son poète favori, et cette poésie, si imposante par elle-même, semblait devenir plus solennelle encore, dite pendant la nuit et sous ce ciel resplendissant d'étoiles.

Les deux petites filles, Flo et Poppet1, retirées chez leur nourrice, dormaient profondément à cette heure; mais leur tour venait le matin de faire un petit cours de littérature enfantine. Étienne ne parlait pas facilement l'anglais, et les deux petites fillettes avaient entrepris de réformer sa prononciation. Sitôt qu'on était levé dans la maison, jusqu'au moment du déjeuner, les deux petites, armées de leurs livres d'études, s'emparaient chacune d'un bras d'Etienne devenu leur écolier, et le faisaient asseoir entre elles pour le faire lire tour à tour. Le bonheur de ces enfants reprenant un vieux barbon de ses fautes était complet; la petite Flo, en particulier, dont la vivacité était extrême et laissait déjà percer l'originalité de son esprit et de son caractère, menait rondement son vieil élève. Cette enfant est devenue en effet une personne fort remarquable, mademoiselle Florence Nightingale qui, mue par ses sentiments religieux et soutenue par l'énergie de son âme, est passée en Orient en 4855,

. * Flo et Poppet, abréviations de Florence et Naples (Napoli), villes où sont nées ces deux enfants.

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pour soigner les blessés et les malades de l'armée anglaise pendant la guerre de Grimée.

Pendant 1 un de ses séjours à Londres, Etienne assista à une cérémonie des plus importantes. Les différentes paroisses de cette ville entretiennent des écoles de charité pour les enfants pauvres des deux sexes, et chaque année on les réunit toutes dans la grande église de Saint-Paul, où elles assistent à l'office anglican et y chantent des psaumes. Les enfants étaient rassemblés au nombre de quatre mille, placés sur des gradins formant un entonnoir exagone dessous la grande coupole; puis, de ce point, s'élevait dans la grande nef jusqu'au portail de l'église, à la hauteur du petit ordre corinthien, des rangées de banquettes pour les assistants et particulièrement pour les dames, dont les toilettes brillantes contrastaient avec les vêtements sévères et uniformes des enfants pauvres. Au centre de l'hexagone s'élevait une chaire d'où le lord évôque de Chichester, avant de prêcher, devait assister aux prières chantées par les enfants. Des musiciens placés dans un orchestre exécutèrent d'abord plusieurs morceaux de Haendel,àla fin desquelles quatre mille enfants répondirent en chantant, tantôt un Amen et un Alléluia, ou Long live the king et God save the king ! Puis eux-mêmes chantèrent bientôt après dans leur langue maternelle, de longs fragments des psaumes de David, sur la musique dont la composition date du xvie siècle.

Depuis celte époque, 1826, où la musique était encore si négligée dans les églises de France, cet accessoire des cérémonies catholiques, a été plus particulièrement soigné; mais les admirables psaumes de nos offices du soir» chantés en latin, peu ou point compris de la plupart des fidèles, ne sont guère gravés dans leur mémoire que par la grandeur et la solennité des chants qui les accompagnent; le sens échappe.

En sortant delà cérémonie de Saint-Paul, une réflexion se présenta à l'esprit d'Etienne : il comparait les chants graves de ces enfants sur des paroles sublimes, à ces chansons niaises décorées du nom de cantiques, que Ton fait psalmodier en France dans les écoles, sur des airs de de vaudeville, qui conservent toujours quelque chose de l'odeur des paroles pour lesquelles ils ont été faits. Avec de pareils enseignements religieux et littéraires, comment peut-on espérer que la partie si nombreuse de la population, étrangère aux études classiques, admettra dans son esprit quelques pensées sérieuses et pourra s'accommoder à cette simplicité, à cette élévation de langage dont on ne retrouve d'exemples que chez les nations nouvellement sorties des mains du Créateur? En Angleterre, une excellente traduction de la Bible, commentée au xive siècle, perfectionnée au xvie, et où l'on a conservé jusqu'aux mots et à l'orthographe des anciens temps, sert d'alphabet à l'enfance, et détache chaque jour, au moins pendant quelques instants, le lecteur des vulgarités du siècle où il vit. En Italie, c'est dans la Divine comédie que l'on apprend à lire et qu'on lit le plus souvent; aussi le goût de la véritable poésie se conscrve-t-il en ces deux pays avec la connaissance traditionnelle du vieux langage; tandis qu'en France, à l'exception de ceux qui s'occupent spécialement de lettres, on trouve rarement aujourd'hui des personnes en état de lire les écrits de Montaigne. Encore un demi-siècle, et il est à craindre que les grands écrivains du temps de Louis XIV ne cessent d'être compris, tant l'amour des nouveautés nous fait rejeter tout ce qui a une apparence d'antiquité.

Mais la question la plus littéraire est sans doute celle qui se rattache au système théâtral de la Grande-Bregne, dont on s'occupait alors si passionnément en France, et ce sujet se représentera bientôt, lorsque les acteurs an-

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