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LES ÉLECTIONS A LONDRES

glais viendront jouer, à Paris môme, les pièces deShakspeare; ce sera, en effet, l'occasion de faire connaître les impressions diverses que produisirent sur les lettrés parisiens ces drames d'après lesquels les fauteurs du romantisme prétendaient que l'on dût réformer la scène française.

Après sept mois de séjour en Angleterre, Etienne revint en France. Et quoiqu'il n'ait poursuivi aucune étude spéciale pendant ce dernier voyage, le résultat de ses observalions ne fut pas sans fruit; ses idées sur plusieurs questions importantes s'étaient éclaircies. Ses courses successives en Italie et en Angleterre, lui avaient fait saisir avec plus de netteté la place intermédiaire que la France, considérée au point de vue moral et politique, occupe entre ces deux nations voisines. Il crut reconnaître qu'en Italie, où les gouvernements sont absolus, l'instinct des populations les entraîne au mépris de la loi et à se faire justice par elles-mêmes; que l'Anglais, au contraire, naturellement porté à respecter les institutions de son pays, est esclave de la loi et même des coutumes les plus bizarres, par cela seul qu'elles sont anciennes; tandis qu'en France, la facilité avec laquelle on fait des lois nouvelles n'est dépassée que par le plaisir que l'on prend et l'habileté que Ton met à les éluder. Alors se présentait un grand problème à résoudre : y aurait-il, se demandait Etienne, en se sentant poussé par la populace le long des Huslings de Southwarck, cette différence entre l'Angleterre et la France, que de l'autre côté du détroit les mœurs auraient engendré les lois constitutionnelles, tandis que chez nous, les lois constitutionnelles doivent changer les mœurs? Fera-t-on la chaussure pour le pied, ou le pied s'accommodera-t-il de la chaussure toute faite?

Quant à la révolution littéraire entreprise sous le drapeau romantique, et en vertu de laquelle on prétendait

qu'en changeant le système dramatique, on changerait le goût qui règne depuis plus de deùx siècles en France , sur cette question, Étienne, loin d'être indécis a toujours pensé qu'en ce cas, le pied serait indubitablement estropié par la chaussure.

C'est à compter de son retour en France, en 4826, qu'Étienne, âgé de quarante-cinq ans, fit prendre à sa vie un cours plus tranquille et put exercer pleinement ses facultés intellectuelles. Sa curiosité de voyageur était satisfaite, il avait nourri son esprit de solides lectures, et sa part de^collaboration au Journal des Débats, ainsi que ce qu'il avait écrit pendant ses voyages, ayant exercé sa plume, il se sentait disposé et prêt à produire.

Le hasard lui fit trouver une retraite où il put étudier, travailler en repos tout en goûtant les douceurs de la vie de famille. Ses deux sœurs avaient loué à Fontenay-aux- Roses un petit appartement où elles allaient les dimanches et jours de fête, la plus jeune pour voir ses deux fils S l'aînée ses neveux. Ces enfants, l'un âgé de douze ans, le second de neuf, étaient élevés au pensionnat Morin, établi dans le village. Étienne, impatient de revoir ses neveux, fut conduit par ses sœurs et ses beaux-frères à Fontenay-aux-Roses, où toute la famille réunie dîna dans le petit appartement. A la fin du repas, ces dames témoignèrent l'intention de donner congé de. ce petit réduit; mais Étienne, privé depuis longtemps de la société de ses neveux, dit qu'il le prenait à son compte pendant un terme, afin de voir les enfants et de surveiller leurs études. La joie des deux petits écoliers fut au moins aussi vive que celle de l'oncle, qui s'accoutuma si bien au pays

* Eugène Viollet-le-Duc, architecte, auteur du Dictionnaire d'architecture, chargé de la restauration de l'église de Notre-Dame, puis son frère Adolphe Viollet-le-Duc, peintre de paysages distingué.

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ainsi qu'à la vie d'étude et de famille qu'il y mena, qu'il a prolongéson séjour en ce village pendant vingt et un ans. • A cette époque les alentours de Fontenay-aux-Roses offraient une suite de petits déserts délicieux. Des deux côtés du village, élevé sur une colline allongée, sont des vallées, Tune du côté de Sceaux, l'autre au bas de Bagneux, qui s'étendent depuis le Plessis-Piquet jusqu'au Bourg-la-Reine. Quant au lerriloire de Fontenay, les mouvements du terrain sont si fréquents, que de la diversité des expositions résulte une variété extrême de cultures. Pas un mur ne divisait alors les propriétés, et, fidèles à un ancien usage, les habitants cultivaient des fleurs sur le bord de leurs champs. Ce pays, d'ailleurs sillonné seulement de sentiers étroits et compliqués , ne donnait pas encore au Parisien désœuvré l'idée de s'aventurer dans ce labyrinthe, en sorte que Ton pouvait parcourir tout ce charmant pays sans rencontrer d'autres humains que les travailleurs dans leurs champs. En poussant un peu plus loin, on parvenait jusqu'au Val-du- Loup, couvert encore par une immense châtaigneraie séculaire, et bientôt, après avoir parcouru les vertes prairies du territoire de Châtenay, on redescendait jusqu'à celles si ombragées de Fontenay pour remonter jusqu'au village.

Élienne s'établit décidément à Fontenay, à l'ouverture du printemps de 1827, pour y passer l'été. Il lui serait difficile d'exprimer l'espèce de ravissement qu'il éprouva à se sentir fixé en un lieu de son goût, après la vie active, si souvent contraire à ses goûts, qu'il avait menée jusque-là.

Une circonstance contribuait singulièrement à donner à ce tranquille Fontenay le charme d'un véritable désert; car non-seulement on ne pensait pas encore aux chemins de fer, mais il n'y avait même pas de voitures

publiques pour Paris, en sorte que quand Etienne s'acheminait vers la ville pour voir ses sœurs, leur donner des nouvelles des enfants, puis serrer la main aux frères Berlin, au bon Armand, et s'inquiéter des matières de son ressort qu'il aurait à traiter, il allait et revenait à pied en lisant ou en regardant le ciel. Le village de Chàtillon était encore séparé de celui de Fontenay par une allée de noyers énormes que Ton a abattus depuis pour bâtir d'assez tristes maisons. C'était là, lorsque Etienne, revenant de Paris, apercevait son village à travers les arbres, que la joie de retrouver sa chère retraite lui faisait bondir le cœur de joie; et si le ciel lui eût accordé le don des vers, il eût certainement fait une ode sublime sur la solitude, en se retrouvant chez lui.

Quoique Élienne, pendant son séjour en Angleterre, eût écrit chaque jour ses observations, ce travail, qui n'occupe pas moins de cinq ou six cents pages, n'était pas. comme ses Lettres écrites d'Italie, de nature à être inséré dans le Journal des Débats. Mais rentré à Paris, il écrivit pour cette feuille, cinq articles sur les grandes routes*, qui, grâce à la publicité qu'ils reçurent, éveillèrent l'attention du gouvernement sur la nécessité de remédier à de graves inconvénients qui rendaient les voyages extrêmement longs et périlleux en France. La perfection des routes anglaises, si supérieures alors à celles de notre pays, frappa vivement Etienne, et c'est à compter des observations critiques que cette comparaison lui suggéra que le perfectionnement de nos routes, entrepris à cette époque, n'a pas cessé de faire des progrès. Tels furent,

' Journal des Débats, 29 novembre 1826, — 10 février, 20 mars, S juillet et 31 juillet 1827. — En cette inôme année 1827, Etienne rendit compte de l'exposition, ainsi que des concours annuels, travail qu'il n'a pas cessé de faire depuis 1826 jusqu'aujourd'hui 1858.

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avec la correction des Lettres écrites d'Italie, les premiers travaux littéraires ; uxquels Etienne se livra à Fonlenay. Quant à la distribution de son temps, il courait les champs et les bois une partie du jour, consacrant ses soirées et une partie des nuits au travail de cabinet. Les dimanches et les jeudis, les jeunes neveux, accompagnés de deux ou trois camarades de leur choix, venaient après les oilices chez Étienne, qui leur faisait faire des promenades avant et après le repas; et le soir, avant la rentrée, on se livrait ordinairement à des lectures, à moins que, par extraordinaire, les enfants ne jouassent des charades et de petits drames de leur façon devant l'oncle, qui représentait le public. Ces douces journées, à la suite desquelles Etienne, après avoir reconduit son petit troupeau au bercail, reprenait vers dix heures du soir ses travaux favoris, répandaient un calme dans son àme qui semblait augmenter l'énergie de ses facultés intellectuelles. C'était alors avec une véritable passion qu'il se mettait au travail, et la plupart du temps, il n'était averti de l'heure que par les cultivateurs ses voisins qui, pour se préparer à partir pour le marché, venaient à deux heures du matin, demander du feu au solitaire, pour allumer leur lanterne.

Quoique l'intelligence d'Étienne ait été ouverte de bonne heure, son développement complet fut lent. Ce retard, dont il a toujours eu la conscience, l'a privé d'une certaine confiance en ses forces, d'une témérité môme indispensable pour renverser les obstacles que l'on rencontre à l'entrée de la vie. Aussi n'a-t-il jamais connu ce qu'on appelle'^ succès; car on a'en obtient que quand on est jeune, lorsque le mérite'd'une action ou d'un ouvrage, exagéré par les espérances qu'ils font naître, exalte outre mesure la vanité du héros, et la bonne opinion de ceux qui l'admirent.

Ces ovations prématurées, favorables aux génies supé-

rieurs, mais si souvent fatales aux esprits plus humbles, n'ont point ébloui Étienne, et ses productions n'ont jamais donné plus que son âge ne pouvait faire espérer raisonnablement. Aussi, étranger, indifférent môme à ce qu'on appelle la gloire, s'est-il attaché, en cultivant les lettres, à mettre en jeu les ressources de son intelligence, dans l'espoir de prendre une idée de l'ensemble des choses de ce monde, où il ne fera que passer, et de purifier, autant qu'il est possible, son esprit et son âme par la méditation et l'étude. Cette disposition n'était pas nouvelle chez Etienne. Elle tenait sans doute à son caractère et à la nature de son esprit; mais on doit se souvenir que quelques années avant son établissement àFontenay, se reposant un soir sur les bords de la Moselle, quelques lignes de Labruyère avaient fixé ses idées sur le genre de vie qu'il désirait mener. Or, il était arrivé au moment de réaliser ces projets : // se sentait assez de fermeté pour se passer de charges et d'emplois, et consentir à ne rien faire; il espérait jouer ce rôle avec dignité, et avoir assez de fonds pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Pensant au fond comme le moraliste : qu'il ne manque à V oisiveté du sage qu'un meilleur nom; et que méditer, lire et être tranquille, s'appelât travailler.

Le choix d'un pareil genre de vie peut paraître étrange à une époque où il suffisait d'avoir un vernis d'instruction et de se servir passablement de sa plume pour afficher la prétention d'avoir part au gouvernement des affaires publiques; car ce genre d'enivrement était devenu si général, que les écoliers eux-mêmes, durant leurs récréations, lisaient les journaux, faisaient aussi de l'opposition, se mettaient au courant du manège des élections et, dès l'adolescence, aspiraient impatiemment à l'âge ou ils pourraient devenir députés et arriver peut-être

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