‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 128 sur 201 · LA JEUNESSE EN · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE EN

à mettre la main sur un portefeuille. Ce genre d'illusion était entretenu par les attaques incessantes de l'opposition, qui comptait déjà dans ses rangs Chateaubriand, de Lévis, Lainé, de Barante et beaucoup d'autres hommes considérables par leurs lumières et connus pour la franchise de leurs opinions monarchiques. Aussi tout concourait déjà à préparer la révolution qui devait éclater trois ans après; le projet de loi contre la liberté de la presse, la vive opposition de l'Académie française à cette mesure, les rigueurs exercées déjà par la censure, la querelle soulevée par l'examen que l'on voulait faire de la conduite des jésuites, et enfin le licenciement de la garde nationale, tout caractérisait déjà une lutte acharnée qui le deviendrait bien plus encore.

Depuis trente ans et plus, quoique voué au culte des arts et des lettres, Étienne n'était pas resté témoin impassible des quatre ou cinq grandes révolutions qui s'étaient déjà opérées de 1789 à 1815; aussi était-il loin en 1827, d'espérer que le gouvernement d'alors eût des chances de longue durée. Parvenu déjà à un âge mûr, sans avoir pris part aux affaires et sans qu'il eût pratiqué les hommes, ses services, en supposant que l'on eût eu l'idée de les croire utiles, n'auraient pu remédier à rien. Il était tout à fait en dehors du cercle d'activité où presque tout le monde était entraîné, et parfois, lorsqu'il se reprochait de n'avoir rien fait pour son pays, interrogeant sa conscience, il reconnaissait qu'il n'était pas dans la nature de son esprit de trouver chaque jour des ressources nouvelles pour faire face aux accidents qui sur- ' gi>sent sans cesse dans le cours des révolutions. Étienne vivait donc dans sa solitude deFontenay-aux-Roses, non sans rester toujours attentif à ce qui se passait dans l'arène politique, mais trompant ses inquiétudes et se donnant môme de douces jouissances en entremêlant aux

travaux littéraires qu'il s'était imposés, les heures qu'il consacrait aux récréations et aux études de ses neveux.

Jusqu'à son installation à Fontenay, Étienne n'ayant rien publié que sous les auspices du Journal des Débats \ le premier ouvrage qu'il fit paraître en un volume séparé, est Roméo et Juliette, nouvelle traduite de l'italien, de Luigi da Porto, suivie de la comparaison des principale* scènes du drame de Shaksptare sur le môme sujet. L'élude qu'il avait faite des ouvrages du poëte anglais, et les occasions qu'il avait eues à Londres de voir représenter entre autres Otello et la première partie de Henri IV, lui avaient fait reconnaître qu'en raison des goûts très-différents des deux nations, les langues française et anglaise ont des allures si opposées, qu'en exprimant une même idée, on- ne peut, dans chacun de ces idiomes, lui conserver précisément le môme caractère, le môme sens. Ainsi, en anglais, les idées et les choses sont nobles, burlesques ou triviales; mais les mots restent des signes neutres qui ne plaisent ou ne répugnent qu'en raison de la qualité des idées des choses qu'ils expriment. En français, au contraire, on a laissé prendre aux mots une puissance qui leur est devenue tellement propre, qu'ils peuvent rabaisser une idée sublime, et ennoblir une idée commune. La tyrannie du mol est telle enfin chez nous, qu'on en

, est réduit à citer comme une hardiesse, mais heureuse, les chiens dévorants dans YAthalie de Racine, parce que le nom de cet animal est réputé bas et familier, tandis qu'à l'ouverture de la belle scène où Hamlet montre à sa mère

. les portraits de son père et du meurtrier devenu son beau-père, personne en Angleterre n'est étonné d'entendre Je fils irrité, tuant d'un coup d'épée Polonius caché derrière une tapisserie, s'écrier : « C'est un rat! je (jaye un ducat qu'il est mort!

L'assurance avec laquelle les romantiques vantaient

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