‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 129 sur 201 · LE PREMIER LIVRE DÉTIENNE · texte numérisé non relu

LE PREMIER LIVRE DÉTIENNE

l'art de Shakspeare et affirmaient que la représentation de quelques-uns de ses drames suffirait pour faire ressortir l'excellence de son système dramatique, était loin d'avoir porté la conviction dans l'esprit d'Etienne ; et comme pendant les réunions du dimanche il écoutait plus qu'il ne parlait, ce fut dans l'intention de résumer . ses observations qu'il composa le petit livre de Roméo et Juliette, dont il fit la lecture à quelques amis, entre autres à Mérimée et à Sautelet, qui en parurent assez satisfaits.

On ne tarda pas à annoncer l'arrivée d'une troupe de comédiens anglais à Paris. A la brutale réception faite à leurs prédécesseurs, avait succédé, dans le monde lettré, un désir très-vif de connaître le théâtre anglais, dont les derniers venus se proposaient de représenter les meilleurs ouvrages. Sur cette nouvelle, Sautelet qui, en sa qualité de libraire intelligent, était à la recherche des nouveautés propres à piquer la curiosité du public, proposa à Etienne d'imprimer son opuscule de Roméo et Juliette, afin que son apparition coïncidât avec l'ouverture du théâtre anglais, ce qui eut lieu effectivement.

A ces premières représentations, classiques et romantiques ne manquèrent pas de trouver là où il leur semblait que dût se vider complètement leur querelle; et Étienne renonça plusieurs fois aux douceurs de sa solitude pour être témoin de l'ellet qu'allait produire la mise en scène du théâtre anglais sur le public de Paris.

Quoique les deux premières soirées eussent attiré beaucoup do inonde, cependant, comme on ne représenta que des comédies dont les finesses de détail échappent quand la langue dans laquelle elles sont écrites ne nous est pas très-familière, le public ne fut préoccupé que de la pantomime des acteurs. Et des trois ou quatre pièces que l'on joua, la jolie comédie de Sheridan, The Rivais, obtint le plus de succès. Mais cette production, assez mo-

dcrne, ne répondait pas d'ailleurs à la curiosité que faisait naître l'engouement du jour; on voulait du Shakspeare, rien que du Shakspeare, alors la troupe annonça : Hamlet, prince de Danemark,

Quoiqu'on fût aux premiers jours de septembre, la chaleur était excessive, ce qui n'empêcha pas que la salle ■ ne fût comble. A une foule d'étrangers se joignirent • d'épais bataillons d'hommes de lettres, tant classiques que romantiques, et les acteurs de la plupart des théâtres de Paris, poussés par la curiosité de savoir comment on traitait leur art dans la Grande-Bretagne.

Les quatre premiers actes de la tragédie d'Hamlet, produisirent beaucoup d'effet. L'apparition de l'ombre, la scène de l'ombre avec Hamlet, celle où le jeune prince fait confidence à ses amis de l'apparition que lui a faite le spectre de son père; cette succession de scènes terribles remua fortement les spectateurs, dont le grand nombre cependant, peu accoutumé à la prononciation de la langue anglaise, devaient comprendre plus par la pantomime résultant de la violence des passions, qu'avec le secours des paroles.

Pendant le séjour d'Élienne en Angleterre, on n'avait pas représenté ce drame, et il était curieux de voir la mise en scène de la déuxième scène du troisième acte, lorsque le roi et la reine, assassins du père d'Hamlet, assistent à la représentation d'un drame où Hamlet leur fait suivre, sous l'apparence d'autres personnages, toutes les circonstances du crime qu'ils ont commis. Ce qui piquait le plus sa curiosité était de savoir comment l'acteur chargé du rôle d'Hamlet, se tirerait du mélange de bouffonneries et de choses terribles qu'il doit débiter dans le cours de cette scène. Or voici quelle était la disposition des principaux personnages sur le théâtre : au fond était le petit théâtre sur lequel les acteurs aux gages d'Hamlet, doi-

Page 1