‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 130 sur 201 · LE THEATRE ANGLAIS A PARIS · texte numérisé non relu

LE THEATRE ANGLAIS A PARIS

vent donner la comédie au roi, à la reine et à leur cour. A droite du spectateur, sur le devant de la scène, étaient les deux assassins couronnés, assis sur le même siège, à gauche Ophélie sur une espèce de sopha, et au milieu, mais plus rapproché d'Ophélie, Hamlet, couché sur le plancher et ne se soutenant que sur un coude.

Charles Kemble, acteur assez renommé, remplissait le rôle d'Hamlet, et dans la position qui vient d'être indiquée, armé de l'éventail d'Ophélie, il se ménageait les moyens de suivre, pendant le débit des acteurs du petit théâtre, l'effet que produirait leurs paroles sur la physionomie du roi et de la reine. Il se roulait alternativement vers les comédiens pour les exciter, du côté du roi pour surprendre les mouvements de son âme, et en regardant Ophélie pour la rendre attentive à ce qui allait se passer. Les spectateurs français prirent assez bien cette scène originale, mais étrange, et applaudirent Kemble, qui, en effet, l'avait rendue avec intelligence et une certaine grâce anglaise dont l'auditoire n'avait pas eu l'idée jusque-là.

Cependant l'intérêt croissait. Au moment où, sur le petit théâtre on versa du poison dans l'oreille du roi endormi, et que le véritable roi Claudius et sa femme paraissent frappés du rapport de ce crime avec le leur, Hamlet (Kemble) s'est traîné jusque près d'eux, et les clouant sur leurs sièges par son regard, il s'est écrié avec un éclat de voix effrayant : « Il l'empoisonne pour avoir .» son royaume! Son nom est Gonzague! l'histoire est vé- » ritable, on la trouve dans un recueil italien; et vous » allez voir tout à l'heure comme le meurtrier se fait » aimer de la femme de Gonzague! Ah ! ah ! maintenant » faites entrer la musique ! ! ! *. »

1 Ces citations sont faites d'après l'édition conforme ù la représentation, et où le texie original est fort abrégé.

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A cette dernière exclamation que Kemble proféra avec l'accent d'un homme qui triomphe dans une entreprise difficile, l'auditoire fut enlevé et applaudit à trois reprises. Étienne était placé près de Charles Nodier, qui déjà, pendant les premiers actes, lui avait dit dans l'oreille, aux différentes apparitions de l'ombre : « C'est plus beau que TOreste des anciens ! Quelle pitié que la fatalité des Grecs auprès de cela! » Mais quand vint la catastrophe de la scène, il s'écria à son tour : « Ah ! ah! la voilà enfin, la tragédie! » Le tonnerre des applaudissements prolongés couvrit l'exclamation de Charles Nodier, que ses voisins seulement purent entendre, et quelques Anglais assez près de lui, furent au moins aussi étonnés que satisfaits de l'enthousiasme avec lequel leur poète et leurs acteurs étaient accueillis. *

Au quatrième acte, l'intérêt cesse de s'attacher à Hamlet, et dans ce drame, comme dans la plupart de ceux de Shakspeare, la duplicité d'action se fait trop sentir. Ophélie devient folie en apprenant la mort de son père tué derrière la tapisserie, et mademoiselle Smithson, chargée de ce rôle, a joué avec autant de grâce que d'originalilé la scène où Ophélie, privée de sa raison, prend son voile pour le cadavre de son père. Tout ce passage, qui paraît long, insignifiant, exagéré môme à la lecture, produisit beaucoup d'effet, tant soit peu réduit, il est vrai, sur la scène, et merveilleusement interprété par l'actrice. Ce qui a le plus frappé dans le jeu de mademoiselle Smithson est sa pantomime et le son de sa voix. Quant au cinquième acte qui s'ouvre par la scène célèbre du cimetière, comme les réflexions philosophiques d'Hamlet sur la mort et le peu d'importance de la vie de l'homme n'exigent pas l'accompagnement d'une pantomime vive et variée, et que pour apprécier le dialogue de celte scène il faut être en état de suivre toutes les finesses des paroles,

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