‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 14 sur 201 · N. LEMERCIER · texte numérisé non relu

N. LEMERCIER

d'une imagination riche, variée, et pourvu de l'esprit le plus pénétrant et le plus agréable, Lemercier n'avait pas reçu du ciel le don d'écrire. Ceux qui faisaient le plus de cas de son génie, regrettaient cette fâcheuse lacune dans ses talents; et Étienne n'a pas oublié l'impression de tristesse indéfinissable qu'il éprouva à une représentation de Plante, lorsque ce personnage, exprimant les doutes qu'avait également N. Lemercier, sur la durée de ses 'ouvrages, l'auteur français faisait dire au vieux poète latin :

Quel bien ici-bas est certain ?

* De chutes, de succès, la gloire est un mélange : La fortune, l'esprit, les goûts, les mœurs, tout change ; Si même de nos Dieux et de marbre et d'airain, L'image par le temps en poudre est dispersée, Ah! que d'heureux hasards me faut-il obtenir Pour qu'un mince feuillet, chargé de ma pensée,

L'aille porter à l'avenir !

Il est facile maintenant de prendre une idée du double courant d'idées auquel la jeunesse, de 1796 à 1801, fut continuellement exposée. N. Lemercier avait produit Agamemnon, imitation de la tragédie grecque, et Pinto tiré l'histoire moderne, tandis que dans les arts L. David, après avoir abordé des sujets contemporains, le Serment du jeu de Paume et la Mort de Marat, terminait les Sabines, tableau dans lequel il s'élait efforcé de se conformer au style des plus anciens artistes de la Grèce.

Lorsque Étienne repasse en son esprit les travaux , les préoccupations si variées auxquelles Lullin et lui se sont

livrés de \ 797 à 1 800, il a peine à comprendre aujourd'hui comment les journées et même une partie des nuits pouvaient suffire à leurs études. Pendant ces trois années, outre l'entretien journalier des connaissances littéraires qu'ils étaient parvenus à acquérir, la malinée était employée à peindre d'après nature à l'école de David. A la suite de cette séance qui se terminait à deux heures après midi, ils allaient prendre quelque repos dans les galeries du Louvre, tout en étudiant les ouvrages des artistes anciens et modernes ; puis le soir, ils repassaient les leçons de perspective, feuilletaient les gravures d'après les grands maîtres et s'exerçaient à la composition. Pendant trois hivers il y eut surcroît de travail; il fallait être rendu à cinq heures du matin, à un amphithéâtre où un professeur enseignait l'anatomie, jusqu'à huit heures. Au relour on déjeunait en route avec un morceau de pain pour se trouver à neuf heures à l'atelier des élèves, où le modèle commençait à poser. Tel était l'ordre de leurs travaux réguliers; mais il y avait encore ceux vers lesquels la fantaisie, la curiosité et un insatfable besoin d'apprendre les poussaient.

Le goût de Lullin pour les poètes grecs circonscrivit pendant longtemps ses lectures. Étienne, dont l'esprit inquiet et curieux, élait moins constant, se sentit de bonne heure enclin à varier et à étendre les siennes. Outre un choix d'auteurs classiques français il possédait l'encyclopédie par ordre alphabétique et les œuvres complètes d'Aristote en grec et en latin , à la lin desquelles se trouvait une ample table des matières, en sorte qu'avec le secours de ces deux grands ouvrages, il pouvait savoir facilement de quelle manière les questions les plus importantes de tout genre avaient été traitées trois cents ans avant notre ère, et pendant le cours du xvine siècle.

Poussé par l'envie de savoir , Étienne s'était abonné à

Page 1