‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 133 sur 201 · M. VITET · texte numérisé non relu

M. VITET

En tête de la première de ces histoires dialoguées, M.Vitet dit dans un avant-propos : « Ce n'est point une pièce de théâtre que Ton va lire, ce sont des faits historiques présentés sous la forme dramatique, mais sans la prétention de composer un drame. »

A cette déclaration précise, succède un aveu qui ne fait pas moins d'honneur à la probité littéraire de l'auteur : « Après avoir tracé ces esquisses, » ajoute-t-il, «je croyais que l'idée d'un semblable essai n'était encore venue à personne et que je ne pourrais justifier ma tentative par aucune autorité; je me trompais : un homme qu'on n'est pas habitué à voir envisager l'histoire sous son aspect dramatique, le président Hénault, a conçu cette même idée et l'a réalisée, il y a bientôt quatre-vingts ans, en composant une tragédie en prose intitulée François H. »

L'art dramatique, du point de vue d'où le président Hénault et les théoriciens de 1827 le considéraient, n'eût donc été qu'un moyen d'enseigner et d'apprendre l'histoire. L'auteur d'un drame n'eût pas (Hé plus responsable d'une scène languissante qu'on ne lui aurait su gré d'une situation pathétique; il aurait présenté une suite de faits, de tableaux de mœurs, de caractères qui n'auraient eu d'autre mérite que celui de la ressemblance, sans qu'aucun de ces détails se rattachât nécessairement h l'ensemble. Il ne s'agissait donc de rien moins que de chasser la tragédie de son trône, pour lui faire parcourir les carrefours et les marchés. C'est celte vérité que Vitet a fait apparaître dans tout son jour, en écrivant, sans s'abuser sur la nature de son œuvre, trois excellents morceaux d'histoire dialoguée, réduits à toute l'exactiiude historique.

Nul doute que depuis la dernière moitié du xvme siècle jusqu'à 4827 on ait eu des velléités, toujours plus fréquentes et plus vives, de substituer au système théâtral

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des Grecs, auquel on prétendait s'être conformé jusque-là, celui de Shakspeare. Cependant des hommes qu'une double vocation disposait à cultiver l'art dramatique et la poésie, formant une école à part au moment même où Ton ne voulait plus admettre que de la prose, ont fait de nobles efforts pour conserver à la tragédie son caractère élevé, son langage poétique. Tels sont Soumet, Casimir Delavigne, et au moment le plus vif de la querelle romantique, MM. Pierre Lebrun et Alfred de Vigny.

Parmi les poètes de talent qui adoptèrent le système de composition dramatique nouveau, il faut distinguer Manzoni, l'auteur des Promessi Sposi. Quelques années avant la publication de ce roman, vers 1819, cet habile écrivain, nourri, comme la plupart des jeunes littérateurs italiens de ce temps, de la lecture de ['Allemagne, de madame de Staël, et du Cours de littérature dramatique de Schlegel, ouvrages dans lesquels le théâtre de Shakspeare est jugé supérieur à ceux des autres nations, Manzoni mit la main à l'œuvre et publia deux tragédies en vers : // Carmagnola et Adelchi. De ces deux productions, la première fut surtout l'objet d'un examen critique que Chauvet fit publier dans le Lycée français. Chauvet défendait les unités de temps et de lieu mises de côté par l'auteur de Carmagnola, prétendant que celte double contrainte, en resserrant l'action, devait nécessairement la rendre plus vive, plus intéressante. Celte assertion donna lieu à une réponse que Manzoni écrivit en français, morceau doublement remarquable par l'élégance du style et la fermeté de la critique.

Quoique Manzoni ait écrit sa tragédie en beaux vers, qu'il y ait même introduit des chœurs, ce qui la pare d'un vernis poétique, cependant à la gradation rigoureusement historique des scènes, à l'observation scrupuleuse des mœurs, des préjugés particuliers aux Italiens

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