MANZONI.— P. LEBRUN
du xve siècle, dans le courant duquel a vécu Carmàgnola, on sent, outre le goût déjà répandu pour tout ce qui touche au moyen âge, la tendance vers ce système d'imitation exacte, adopté dans tous les arts, auquel de nos jours on a donné le nom derécUisme.
Un essai analogue fut tenté quelques années après (1825), parun poëte français. P. Lebrun, qui assistait parfois aux réunions chez Étienne, fit recevoir au Théâtre- Français une tragi-comédie intitulée le Çid d'Andalousie. Dans ce drame, l'auteur n'est pas descendu jusqu'au burlesque, mais une bonne partie de l'action est familière ainsi que le style, en sorte que le ton des interlocuteurs change assez brusquement, selon la nature des sentiments ou des idées que l'auteur leur prête. Contrairement à l'opinion émise par Manzoni, la fable de P. Lebrun est toute d'invention. Elle est môme romanesque, et c'est en se laissant aller aux sentiments que ce dernier genre fait naître, que le public a conservé le souvenir le plus agréable de cet ouvrage, qui cependant n'est pas resté au répertoire. Quoi qu'il en soit, le Cid d'Andalousie est le seul drame taillé sur le patron romantique, qui jusque-là ait eu les honneurs de la représentation, et par cela môme ait démontré que le public n'était pas choqué du passage des scènes tristes ou terribles à des situations gracieuses, lorsque les transitions étaient ménagées avec art. Quant aux romantiques purs, tels que Beyle et Duvergier de Hauranne, ce compromis entre la politesse française et la rudesse un peu sauvage de Shakspeare, ne leur plut pas davantage que les essais du môme genre tentés par Delavigne', Soumet, Mély, Janin et quelques autres.
Au résultat, ces études dramatiques, depuis le François Il du président Hénault, jusqu'au Cid de P. Lebrun, n'étaient à vrai dire, que des essais purement littéraires.
Mais aux drames tic Shakspeare, représentés avec soin sur le théâtre de Paris par Kean, Kemble, Macready et mademoiselle Smithson, là on oubliait momentanément le caractère propre de la scène française, et Ton se laissait réellement émouvoir à Ifc vue de la gigantesque charpente des drames de Shakspeare.
Ceux qui se flattaient que pour mettre le théâtre français dans la voie de la vérité il suffirait de lui faire suivre la direction que cet art a pris en Angleterre, frappés de l'enthousiasme innattendu avec lequel le public parisien accueillait les pièces de Shakspeare, en conclurent que ces drames traduits, compris alors dans leurs moindres détails, produiraient un effet bien plus grand encore lorsqu'ils seraient représentés sur la scène française.
Deux hommes de talent, MM. Emile Deschamps et Alfred de Vigny, entreprirent la traduction en vers français de plusieurs drames de Shakspeare. De ces tentatives, une seule a été soumise au jugement du public. L' Othello, d'Alfred de Vigny, fut représenté au Théâtre-Français. Etienne, ainsi que ceux qui suivaient avec une certaine anxiété, les phases de la question littéraire, était présent à cette représentation. La traduction élégante était fidèle, et on n'avait supprimé du texte que quelques passages et la scène de la nourrice que l'on retranche depuis longtemps en Angleterre. D'ailleurs, tout était reproduit avec une exactitude remarquable et les acteurs mirent beaucoup de zèle pour faire ressortir les beautés de ce drame. Mais dès les premières scènes il tomba entre les acteurs et le public comme un brouillard glacé qui ne se releva plus. Les scènes parurent longues, sans lien nécessaire , entre elles, et ce fut à peine si la partie mimique de ce drame, qui faisait naître des transports si vifs lorsqu'il était joué en anglais, fut saisie et comprise au Théâtre-