M. VICTOR HUGO
Français. La partie assez nombreuse de l'auditoire vivement intéressée au succès de cet ouvrage ne fit môme pas d'efforts pour le soutenir, et la soirée se termina silencieusement.
Toutes ces escarmouches littéraires faisaient prévoir une bataille décisive ; mais quoiqu'elle n'ait été livrée qu'en février 4830, à la première représentation i'IIcrnani, l'auteur célèbre de ce drame, M. Victor Hugo, avait déjà choisi son terrain et disposé ses moyens d'attaque dès le mois d'octobre 1827, en publiant, en tété d'un drame intitulé Cromwell, une préface dans laquelle il a exposé ses opinions sur le caractère général de la poésie, et particulièrement sur la poésie dramatique.
Dès 1825, Chateaubriand interrogé par le roi Charles X sur le mérite du jeune V. Hugo, auteur d'une ode composée à l'occasion de son couronnement, le présenta au prince comme un enfant sublime ; ce fut sous cet illustre patronage que le jeune poêle a été reçu dans le monde littéraire. On lut de lui les Destins de la Vendée, la Statue de Henri IV, les Vierges de Verdun, et Moïse sur le Nil, odes dont la dernière surtout est d'une pureté charmante. Deux romans, Han df Islande et Bug-Jargal, en donnant de la popularité au nom du jeune poète, éveillèrent aussitôt l'attention et les susceptibilités d'une partie du public, peu accoutumé encore à l'étrangeté des tableaux et aux hardiesses de style prodiguées dans ces derniers ouvrages. Mais son premier recueil, les Odes et ballades, celui peut-être où son talent poétique éclate avec le plus d'énergie et de grâce, malgré les louanges et les critiques excessives qu'on lui prodigua, fit prendre à V. Hugo le rang de poète, que personne, môme ceux dont il blessait les goûts et les préjugés, ne lui contesta.
Étienne n'eut que de rares occasions de se trouver avec V. Hugo chez M. Berlin aîné, à sa campagne de Bièvre,
et les rapports qu'il eut avec le poète, se bornèrent à des politesses. Hugo était alors à l'apogée de sa gloire, et sa vie paraissait consacrée au culte de son art et à ses affections de famille. Ce n'est donc que sur des ouï-dire qu'Etienne peut parler du poêle en rapport avec les hommes de lettres ses amis, qui partageaient ses opinions sur la littérature et faisaient cause commune avec lui pour en préparer le triomphe. Mais on touchera ce sujet avec d'autant plus de sécurité que les renseignements sur lesquels on se fonde ont été transmis par des amis du poète qui ne parlaient de lui qu'avec respect et admiration. C'est particulièrement à compter de son séjour dans une des maisons de la place Royale, que V. Hugo, pendant près de quinze années, fut réellement le roi des poètes et des écrivains romantiques, et y tint une cour *.
S'il est vrai qu'il suffise de voir le choix des meubles, des gravures et des livres rassemblés dans un appartement, pour prendre une idée des goûts et môme du caractère de celui qui s'y plaît, la description de l'habitation de M. V. Hugo ne sera pas tout à fait sans intérêt. Après avoir traversé une vaste antichambre, on entrait dans une salle à manger spacieuse, tendue de tapisseries à grands personnages, au-dessous desquelles étaient rangés des meubles du moyen âge et de la Renaissance. Un poêle, dissimulé avec art, était surmonté d'un trophée d'armes de tous les temps, de tous les pays, de toutes les formes. On entrait ensuite dans un grand salon tendu d'une étoffe
! Voici les noms des amis de M. V. Hugo qui fréquentaient sa maison : Paul Foucher, A. Dumas, Emile et Antony Deschamps, Alfred de Vigny, Méry, G. Planche, A. Frémy, J. Le Fevre, Sainte-Beuve, Boulanger, le peintre, Robelin, architecte, Alph. Karr, Alf. de Musset, Th. Gautier, P. Meurice, L. Pichat, Gérard de Nerval, A. Houssaye, F. Piat, Goilan, Sandeau, Vaquerie, etc.
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rouge, sur laquelle se détachait une curieuse tapisserie dont le sujet principal était tiré du Romande la ro.se, et en face, sur une estrade, régnait un divan surmonté d'une espèce de dais au fond duquel flottait un drapeau rouge brodé d'or, prisa la Casbah d'Alger ; deux portraits en pied de monsieur et de madame Hugo, de la main de Boulanger, le peintre et l'ami de la maison, étaient représentés d'une manière si naturelle, dit un témoin oculaire, qu'ils semblaient prêts à descendre de leur cadre gothique pour vous saluer et vous faire accueil. A l'extrémité d'un long corridor était située la chambre à coucher d'où l'on passait dans le cabinet de travail, dans lequel le jour pénétrait par une fenêtre en ogive dont les vitraux peints répandaient une lumière capricieuse sur les meubles en bois sculpté, sur les statuettes, les tentures ouvragées et les porcelaines de la Chine, de Saxe et de Sèvres.#
On laisse au lecteur le soin de découvrir les analogies qui peuvent exister entre le caractère de cet ameublement et le goût littéraire qui a dirigé le poëte dans la compo- 8ilion de ses ouvrages; on fera seulement observer ici, que, brisant-avec l'antiquité et négligeant les temps modernes, il s'est voué, d'instinct ou de parti pris, à la peinture du moyen âge. dont les lois, les institutions, les mœurs, et par suite les goûts, sont si différents de ceux e nos jours, qu'il a fallu faire subir pendant plusiedurs années, au public de notre siècle, un apprentissage d'archéologie pour qu'il familiarisât son esprit avec des actions, avec des formes de langage qui contrarient ouvertement les habitudes de son esprit. Pour surmonter de pareilles difficultés, pour prétendre remonter et faire remonter aux autres, un fleuve presque jusqu'à sa source, il ne fallait rien moins que le talent et la volonté de fer dont Victor Hugo a été doué. Mais il y a des projets humains à la réussite desquels la nature des choses ne se
prête pas. Le poëte, favorisé d'abord dans son entreprise par le concours d'amis enthousiastes et plein d'espérance comme lui, marcha dans toute sa force; et grâce au succès relatif de sa tentative, on se fit illusion sur son progrès véritable. Mais le labeur augmentant chaque jour, il vint un moment où les aventureux Argonautes fatigués sur la rame, sentirent la nef aller à la dérive, et plus d'un s'arrôlèrent, laissant en chemin leur vaillant capitaine.
Mais en 1 827 on était loin d'avoir à redouter des découragements et de pareilles défections. L'armée du chef des romantiques,, pleine d'ardeur, au contraire, était impatiente d'obéir à ses ordres. Ce fut aussi le moment que le poète jugea favorable pour tracer les lois de sa poétique nouvelle, et joindre à cette théorie un drame qui en offrirait l'application. Il composa donc son Cromwell, qu'il fit précéder de cetle fameuse préface qui mit la république des lettres en pleine révolution. Or, voici les opinions et les idées principales qui sont émises dans cet écrit :
L'auteur divise la durée de notre monde j?n trois époques : les temps primitifs, l'antiquité et les temps modernes. Aux temps primitifs il donne pour expression générale la Genèse, à l'antiquité l'épopée, aux temps modernes le drame. Dans l'ode et l'épopée, c'est-à-dire dans l'antiquité, on ne trouva que le germe du drame. Mais : « Le christianisme amène la poésie à la vérité, et comme lui, » ajoute V. Hugo, « la muse moderne verra les choses d'un coup d'œil plus haut et plus large. Elle sentira que tout dans la création n'est pas humainement beau, que le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l'ombre avec la lumière. Elle se demandera si la raison étroite et relative de l'artiste doit avoir gain de