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DU PROGRÈS DE L'ART DRAMATIQUE

sente ce phénomène singulier, que grande, forte, sublime en naissant et pendant son enfance, une fois son aurore passée, ce n'est qu'avec peine qu'elle se soutient à la même hauteur.

C'est dans sa retraite de Fontenay qu'Etienne lut cette préface, qui lui inspira quelques-unes des réflexions de sa brochure de Roméo et Juliette, où il agita la question de savoir jusqu'à quel point il est possible de transporter les beautés d'une langue dans une autre. Aussi pense-t-il aujourd'hui, comme en 1827, que les grandes qualités qui caractérisent les ouvrages de Shakspeare, sont liées à lu nature de sa langue, et que dès qu'on lui ôle le vêtement saxon qui moule si exactement sa pensée, pour lui faire endosser un habit d'origine latine comme le français, aussitôt ses idées hardies, ses images pittoresques s'affaiblissent, se dénaturent. Ce résultat, qui pouvait être prévu avec le secours du simple raisonnement, l'expérience l'a confirmé lorsque YOthello traduit par M. Alfred de Vigny fut représenté sur le Théâtre-Français. C'était bien le véritable Othello de Shakspeare; mais lui, ainsi que tout son entourage, parlant français, semblait apparaître à travers un voile qui effaçait les traits énergiques de son caractère.

On a vu dans la préface comment Shakspeare est le drame incarné, le drame moderne, le drame complet. Puis quelques pages plus loin, on recommande aux poètes « de se garder de copier qui que ce soit, pas plus Shakspeare que Molière, pas plus Schiller que Corneille. »

Qu'on ne copie personne, rien de mieux ; mais en plaçant Shakspeare au sommet de la poésie dramatique, n'est-ce pas, tout en supposant à ce que l'on copie ses ouvrages, recommander implicitement que l'on adopte son art, que l'on emprunte même sa manière? Or, là esl la difficulté à résoudre : cette manière, cet art sont*ils de

nature à se marier avec noire langue et nos goûts? Etienne ne le pense pas, et il est même forcé d'avouer qu'il a été confirmé dans son opinion après la lecture du drame de Croniivcll, composé évidemment avec l'intention de se servir des ressources que peut fournir l'art de Shakspeare. Mais la manière du poète anglais est constamment exagérée par le poète français. Le drame de Cromwell a près de six cents pages, le nombre des personnages s'élève à soixanteMil y a une ou deux tirades de quatre-vingts vers, et les traits d'érudition, multipliés à l'intini pour reproduire les opinions et le langage des fanatiques de l'époque du Protecteur, indisposent souvent le lecteur, qui ne peut comprendre assez rapidement pour suivre, sans fatigue d'esprit, le fil de l'action.

Dans cette énorme composition, qui était loin de résoudre la question littéraire agitée en 1827, on remarquait de nombreux passages où se montre avec éclat le poète véritable. Mais la pièce de Cromwell, considérée comme œuvre dramatique, n'était encore qu'un essai analogue à ceux qu'avaient tentés les écrivains en prose. L'idée de la représentation n'était pas plus entrée dans l'esprit du poète, que dans celui des prosateurs. Aussi les espérances exagérées de ceux qui prétendaient faire prendre à notre théâtre les allures de celui de Shakspeare, avaient-elles assez peu de consistance. On sut gré seulement à l'auteur de Cromwell de n'avoir pas repoussé la poésie, le vers, de son drame, mérite partagé du reste à la môme époque par Casimir Delavigne, Soumet et P. Le. brun.

Mais depuis trois siècles à peu près que les représentations théâtrales sont devenues un besoin tellement impérieux pour les esprits de tout étage, que, comme en temps de famine où l'on accepte tous les aliments, les moindres nouveau lés dramatiques sont écoutées etsouvent

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