‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 138 sur 201 · PICARD. —SCRIBE · texte numérisé non relu

PICARD. —SCRIBE

applaudies avec fureur, il s'est toujours trouvé des auteurs briguant la faveur du public, s'efforçant de lui plaire, et par cela même, plus disposés à suivre les lois du théâtre déjà reçues qu'à les réformer. Si, comme il arrive tous les trente ans, il se présente de ces auteurs obéissant simplement à ce qu'ils possèdent d'instinct dramatique, et qu'ils soient poussés par le désir de voir leurs ouvrages représentés, ces ouvrages, sans être des chefs-d'œuvre de premier ordre, se plient réellement aux exigences impérieuses de l'art théâtral, ils vivent, ils marchent et deviennent populaires. Les Montfleury, les Dancourt, les Collé, les Picard, hommes sans systèmes préconçus, mais naturellement entraînés par leur instinct dramatique, ont produit des ouvrages non destinés sans doute à vivre éternellement, mais qui ont réellement vécu, qui ont agi sur le public de leur temps, et nous conservent quelquesuns de ses traits; en 1827, un homme de même trempe, mais supérieur à eux, Scribe, a été le seul écrivain dramatique qui pensât à la représentation en composant ses pièces; aussi ses principaux ouvrages ont-ils conservé de la vie et de l'attrait.

Vers 1826-1827, lorsque la guerre que les romantiques faisaient aux anciennes doctrines littéraires était aussi ardente que celle des libéraux contre le gouvernement de Charles X, le Journal des Débats qui, depuis 1823, s'était porté du côté de l'opposition dont Chateaubriand fai-

suit partie, avait renouvelé la plupart de ses rédacteurs. Aux écrivains de la fondation du journal, les Geoffroy, les Dussaut, les Bonald, les Malte-Brun et quelques autres qui avaient cessé de prendre part à sa rédaction, en succédèrent de nouveaux. Cependant, Fiévée, l'un des anciens, y écrivait encore et toujours avec la même flnesse. Duvicquet, successeur de Geoffroy, chargé des feuilletons sur les théâtres de Paris, Duvicquet originairement professeur, vieux républicain converti, classique inexorable, sec comme un clou de sa personne, se dédommageait sur ses vieux jours de l'incertitude de son existence passée en vivant sans soucis sous la tutelle des frères Bertin; mangeant bien, buvant mieux et commandant son diner en latin aux garçons du restaurateur Véfour, chez lequel il prenait son repas avant d'aller s'asseoir au théâtre.

Parmi les écrivains distingués qui apparurent entre ceux de la fondation du journal et les derniers venus, se place Etienne Becquet, esprit délicat dont le goût sûr et élégant répandait un charme particulier sur les matières qu'il touchait, car c'était un véritable polygraphe traitant avec supériorité les sujets les plus légers comme les plus graves, et donnant même de l'énergie et de l'élévation à ses pensées lorsqu'il abordait la politique. Le caractère et les habitudes de cet homme n'étaient pas de son temps. Au milieu des ardeurs ambitieuses qui enflammaient alors tous les esprits, E. Becquet, insouciant, paresseux même, n'avait qu'un instinct, un goût vif et profond, celui des lettres; aussi sa vie s'est-elle passée comme celles de quelques beaux esprits du xvne siècle, mangeant son fond avec son revenu, vivant à l'aventure, et ne se décidant à écrire, occupation qui lui paraissait futile et surtout fatigante, que lorsque sa raison, troublée par quelques libations, laissait à son instinct littéraire toute

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