E. BEC QUE T. — DUVICQUET. — C. BLAZE
sa liberté. On n'a point recueilli ses feuilletons, et il ne reste de lui qu'une charmante petite nouvelle, Marie ou le mouchoir bleu, imprimée plusieurs fois. Becquet était aimé de tous ceux qui l'ont connu, et quelques jours avant sa mort (octobre 1838), Étienneélantallé le voir, après un entretien qui fut le dernier, au moment où le pauvre malade lui faisait ses adieux, il lui donna comme gage d'à mitié le manuscrit de sa nouvelle, soigneusement conservé.
Chargé de tenir le public au courant des nouveautés dramatiques, Duvicquct vit assez longtemps son domaine s'étendre jusque sur les théâtres lyriques. iMais, médiocrement doué de l'instinct musical, n'ayant l'oreille faite qu'à la musique parfois un peu traînante du grand opéra, il ne se trouva plus en mesure d'apprécier le mérite des nouvelles compositions françaises, et encore moins de faire ressortir celui des ouvrages italiens que l'on représentait au théâtre de YOpéra buffa de Paris. La critique des ouvrages lyriques fut donc détachée de ses attributions et confiéeà Castil-Blazc, enfant de la Provence, joignantà l'esprit et à la gaieté propres aux hommes du midi l'avantage de posséder la connaissance approfondie de l'art de la musique et d'être même compositeur. Le Théâtre-Italien avait alors la faveur du public; il était dans tout son éclat, et la haute société, une partie même des personnes de la cour, le fréquentaient assidûment pour entendre Garcia et sa fille, la Malibran, ainsi que la Pasta et mademoiselle Sontag, chantant les opéras de Rossini, alors à l'apogée de sa gloire. La critique spirituelle et savante de Castil-Blaze contribua à répandre et à épurer le goût pour la musique et à en rendre l'élude populaire1. Castil-Blaz<>
4 C'est aussi vers ce temps que les méthodes de Wilhem et de Massimino ont rendu l'étude de la musique plus facile et par cela même plus" générale. Les orphéons datent de cette époque.
avait cela de commun avec Becquet, que tous ses instincts se confondaient dans l'amour de son art; mais ce qui lui appartenaiten propre était son inépuisable gaieté. Plaisant dans la conversation et dans ses récits, il allait bien parfois jusqu'à la bouffonnerie, mais avec tant de verv^, qu'au bureau du journal, où l'on riait parfois encore quoique l'horizon politique fût déjà bien sombre, les assistants les plus graves se déridaient en l'entendant.
Depuis 1824, Chateaubriand écrivait assez fréquemment dans le journal, mais on n'y voyait jamais sa personne, et c'était du haut de sa gloire et au milieu des nuages où il restait caché, qu'il faisait briller ses éclairs et lançait ses foudres.
M. Villemain venait souvent voir les frères Bertin au bureau de la rédaction, et concourait puissamment aussi à entretenir la polémique journalière, devenant chaque jour plus vive de la part de l'opposition royaliste. Sa conversation est naturellement animée et très-spirituelle; mais quand quelque question importante le forçait d'obéir à sa verve, tout en causant familièrement, il finissait toujours parlancer quelques traits d'éloquence. On était très-préoccupé alors du sort des Grecs, et cette cause, devenue celle de toutes les âmes élevées, avait été vivement embrassée par M. Villemain, qui, non-seulement la plaidait chaudement dans ses entretiens et dans le journal, mais publia son livre de Lascaris et fit annoncer qu'il avait entrepris de composer V Histoire de Grégoire VII, dont le prix de la souscription serait au profit des Grecs.
Pour entretenir une polémique que l'irritation des partis rendait chaque jour plus ardente, il fallait nécessairement augmenter le nombre des combattants. Au compte rendu de ce qui s'était dit et fait dans les deux chambres, il était indispensable de joindre l'interprétation, le commentaire favorable ou contraire aux questions agitées,
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aux propositions de lois nouvelles, aux discours des ministres, aux intentions de la cour. Des travaux si nombreux, si difficiles, fatigants môme, devaient nécessairement être partagés ; de là vint l'accroissement du nombre des écrivains publicistes.
Il en est un dont la carrière est devenue brillante. De Saivandy, dès sa jeunesse, s'était fait remarquer par la loyauté de son caractère, môme par la tournure chevaleresque de son esprit. Dans les derniers temps de l'Empire, alors qu'il n'y avait plus de faveurs à espérer, mais qu'il s'agissait de garantir la France d'une invasion que l'on prévoyait déjà, de Saivandy avait fait partie de celte garde d'honneur, qui déploya un courage d'autant plus noble qu'elle n'avait que des revers en perspective. A la rentrée des Bourbons, il épousa avec ardeur et sincérité le système libéral établi par la Charte de 181 4, et en soutint l'exécution fidèle par ses écrits dans toutes les occasions où il crut s'apercevoir qu'on voulait y porter atteinte. Dans ses premiers ouvrages, où il se montra disciple de Chateaubriand, souvent même imitateur de son style, il développa cette chaleur d'âme et cette facilité pour écrire, expression fidèle de la franchise de ses opinions. Depuis 1826 jusqu'en 1830, il fut donc un des écrivains politiques dont la plume féconde s'employa le plus souvent à soutenir la cause que défendait alors le Journal des Débats. Doué d'une facilité singulière, on le voyait improviser au journal môme, au milieu des conversations bruyantes auxquelles les événements de ce temps donnaient lieu, de longs articles qui, pour tout autre, eussent exigé la solitude et le silence du cabinet. En 1 827, en particulier, où le rétablissement de la censure avait redoublé l'activité des passions, Saivandy était inépuisable sur ce sujet; et indépendamment des articles qu'il écrivait dans le journal et des fragments de journaux sup-
primés par la censure qu'il faisait imprimer à part, il publia quatre grandes lettres adressées à M. Bertin aîné, Sur l'état des affaires publiques, qui parurent en même temps qu'une brochure de M. de Chateaubriand contre le rétablissement de la censure. Mais ce fut pendant les troubles qui eurent lieu à Paris, en novembre de cette même année, que de Salvandy servit avec le plus de chaleur le parti libéral en déployant toute sa faculté d'improvisation. Établi au bureau du journal, il écrivait tous les détails de rémeute après avoir écouté les renseignements qui lui étaient apportés de tous les quartiers de Paris. Il s'agissait de soutenir l'élection de nouveaux députés liés au parti libéral, et ce triomphe justifiait tous les moyens employés pour l'affermir.
Vers le même temps les frères Bertin virent entrer dans leur phalange politique et littéraire un ho'mme destiné aussi à un brillant avenir. A Malte-Brun, qui jusque-là avait été chargé de tenir le public au courant des nouvelles et de la politique étrangères, succéda M. de Bourqueney. Ce jeune diplomate avait fait ses premières armes auprès de deux ambassadeurs de France, Hyde de Neuville aux États-Unis, puis en Angleterre, sous Chateaubriand. Compris dans la disgrâce de ce dernier, de Bourqueney, éloigné du ministère des affaires étrangères, trouva un emploi honorable de ses talents en traitant de la politique étrangère dans le Journal des Débats, et y remplit cette lâche avec distinction jusqu'en 1830. Au calme et à la discrétion contractés dans le monde de la diplomatie, M. de Bourqueney alliait de la bonhomie et témoignait franchement son affection à ses amis. Fort instruit sans faire parade de son savoir, aimant les lettres, les arts et surtout la musique, sa physionomie comme ses actions témoignaient d'un mélange de bonne humeur et d'un fond de gravité qui, avec la distinction naturelle
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de ses manières, donnaient un caractère original à toute sa personne. Cet homme, aujourd'hui dans toute la maturité de Tâge, et prenant part aux transactions relatives aux plus graves intérêts de l'Europe, était fort gai vers 4827 , et Étienne se rappelle avec plaisir quelques petites scènes qui avaient lieu en ce temps, lorsqu'à la réception des journaux anglms, surtout quand ils contenaient le discours de la couronne d'Angleterre ou celui du président des États-Unis, M. de Bourqueney les coupait par bandes et distribuait ces fragments à Duvicquet et à Étienne pour qu'ils l'aidassent à en faire la traduction destinée à paraître le lendemain dans le journal. Que de jours se sont écoulés, que d'événements se sont déroulés depuis ce temps !
L'aîné des trois Nisard, Désiré, aujourd'hui de l'Académie française, directeur de l'École normale et l'un des défenseurs les plus zélés de l'enseignement classique, bien jeune alors, venait de terminer ses humanités avec éclat, et s'était laissé quelque peu éblouir par les doctrines • romantiques. Ce fut avec et malgré cette disposition que Bertin l'aîné, sur quelques écrits de ce jeune homme, ayant préjugé de son mérite, le comprit au nombre des rédacteurs du Journal des Débats. M. Nisard y traitait alternativement la critique littéraire et les questions de politique. Dans ce dernier cas, Bertin l'aîné, avec sa bonté affectueuse, guidait le jeune publiciste dans une voie encore nouvelle pour lui. Mais au fond M. Nisard n'avait pas une vocation naturelle pour la politique, et il est vraisemblable que s'il eût vécu dans un temps où l'accès aux emplois publics n'eût pas été aussi facile que sous un gouvernement constitutionnel, il eût obéi à ses véritables instincts en cultivant exclusivement les lettres. Mais à chaque époque il y a un courant impérieux qui détourne la plupart des hommes de la direction qui leur
est propre. Sous le premier Napoléon, dès le lycée, on n'aspirait qu'à être soldat dans l'espoir de devenir général; sous l'influence du gouvernement constitutionnel, les écoliers, en terminant leur rhétorique, rêvaient élections, pensaient à devenir députés et même ministres. Que d'existences ont été faussées à ces deux époques ! Que de fautes graves ces ambitions stériles »nt fait commettre, et que de désordres il en est résulté dans le gouvernement des affaires publiques !
M. Philarèle Chasles, ainsi que le plus grand nombre des écrivains de notre temps, observe, juge ; c'est un critique savant, ingénieux, qui, en sa double qualité de professeur de littérature étrangère au Collège de France et de rédacteqr au Journal des Débats, exerce la faculté qui lui est propre, celle de passer ap crible le plus serré, les faits, les opinions, les écrits dont il se propose de signaler le mérite ou les défauts. Soutenu par ses études profondes et variées sur l'histoire et la littérature de peuples divers, il est ordinairement en mesure de multiplier les comparaisons à propos d'un sujet donné, et ordinairement il le présente sous un jour nouveau et fort inattendu. C'est presque un humoriste relevant de Swift et de Stern. Conduit jeune en Angleterre, il a contracté dans ce pays, depuis si longtemps en rapport avec toutes les contrées du monde, un certain goût d'explorations aventureuses et de recherches encyclopédiques, qui donnent à ses écrits celte qualité si rare, d'apprendre quelque chose de nouveau à ceux qui les lisent.
Il y avait alors au nombre des rédacteurs des Débats un homme spirituel et fort aimable, adorant la musique et chantant bien, Lesourd, mort jeune il y a quelques années. C'était d'ailleurs le Parisien le mieux informé et le plus au courant des bruits de toute espèce qui circulaient dans la ville. Duvicquet était resté juge suprême à