‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 15 sur 201 · CABINET DE LECTURE. — WERTHER · texte numérisé non relu

CABINET DE LECTURE. — WERTHER

une librairie comme on n'en trouve plus depuis longtemps. Composé de trente mille volumes, ce cabinet de lecture était tenu par un ancien prêtre marié qui défrayait son ménage en louant ses livres. Le vieux libraire, fort instruit, dirigeait Etienne dans le choix des (Meilleurs ouvrages sur les matières qu'il voulait étudier, et quoique les conditions de la location bornassent le nombre des volumes dont on pût disposer à quatre, Etienne en avait quelquefois jusqu'à vingt à sa disposition. Le fond solide du commerce de ce pauvre homme, que sa femme battait , disait on , était la location des romans anciens et nouveaux; et quoique l'esprit d'Etienne fût naturellement porté à l'étude des choses graves, cependant la jeunesse parlait impérieusement en lui; il était avide d'ouvrages d'imagination, et Dieu sait le nombre de romans qu'il lut à cette époque et même beaucoup plus lard.

Son ami Lullin était beaucoup plus sobre, relativement à la quantité au moins, car le malheur voulut pour cet. aimable jeune homme que, malgré son goût sévère qui restreignit longtemps ses lectures aux classiques grecs et latins, le roman de Werther, de Gœthe, qui produisit de si fâcheux effets sur la jeunesse de ce temps, étant tombé entre ses mains, il le lut et le relut avec une passion toujours croissante.

Tout en reconnaissant le mérite littéraire de cette composition , Etienne, loin de partager l'euthousiasme de son ami, tromaitau contraire ce livre empreint d'une tristesse maladive, d'une misanthropie affectée qui le repoussait. Déjà les symptômes de l'affection de poitrine qui devait enlever Lullin, bien jeune encore se faisaient sentir, etÉtienne ne voyait pas sans de vives inquiétudes la passion sourde avec laquelle son ami relisait sans cesse et récitait parfois de mémoire les passages les plus navrants du roman de Werther. A cette désolante lecture s'en joignit bientôt une

autre qui contribua encore à augmenter la teinte de tristesse vague qui commençait à altérer la lucidité naturelle de l'intelligence de Lullin. Bonaparte, à son retour d'Egypte, s'étant pris de passion pour les prétendues poésies d'Ossian , en avait répandu le goût en France. Ce goût devint un engouement ; et les chants vagues et monotones du barde séduisirent précisément par l'étrangeté des mœurs qui y sont peintes, par les formes inusitées du langage. Bien que la gréco-mante fût alors poussée à l'extrême, Ossian balança la gloire d'Homère, et les poêles ainsi que les peintres rivalisèrent d'efforts pour célébrer les hauts fails de Fingal, la beauté et les tendresses mélancoliques deMalvina1.

Un ami et condisciple de Lullin et d'Etienne, Maurice Quny, celui qui se promenait dans les rues de Paris vêtu en Agamemnon, malgré son admiration effrénée pour les ouvrages grecs, avait tini par préférer le chantre de Fingal à celui d'Achille, et par avancer que la lune est plus poétique que le soleil. Ces idées singulières ne furent pas sans exercer de l'influence sur l'imagination de Lullin que sa maladie disposait à accueillir toutes les idées tristes et sombres ; aussi les poésies d'Ossian devinrent-elles avec le roman de Werther la pâture habituelle de son imagination.

Étienne, par pur instinct, car personne alors n'avait l'idée de contester l'authenticité des poésies du vieux barde écossais, a toujours cru, ce qui a été prouvé depuis, que Macpherson, l'éditeur et h* prétendu traducteur des poésies galliques d'Ossian, avait très-habilement tendu un piège auquel toute l'Europe s'est laissé prendre. En effet, ces poèmes obtinrent un succès de vogue dans la

1 Girard et Girodet furent charges alors de faire des tableaux tirés de la mythologie Scandinave, pour la Malmai^on.

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Grande-Bretagne; l'Allemagne les a admirés, l'italien Cesarotti en a fait une très-belle traduction en vers, et en France, Baour-Lormian et quelques poètes inférieurs à lui, les ont reproduites dans des imitations versifiées que personne ne connaît aujourd'hui.

L'engouement que l'on eut pour ces poésies, se développa simultanément avec celui que firent naître les romans de madame Radcliffe, dont les moins faibles sont le Confessionnal des Pénitents Xoirs et les Mystères tfldolphe. Dans ces singulières compositions, l'auteur, après avoir surexcité la curiosité du lecteur, par le récit d'événements merveilleux, le conduit jusqu'à un dénoûment qui réduit toutes ces scènes, en apparence surnaturelles, à de vulgaires réalités. Le Moine, de Lewis, écrivain anglais mort à la fleur de l'âge, parut dans le même temps. Défiguré par des détails puérils comme ceux de madame Radcliffe, le roman du jeune Anglais est toutefois fortement conçu et écrit avec énergie et élégance. Son succès fut très-grand aussi ; mais il le dut moins à ses qualités littéraires qu'à l'appareil des scènes extraordinaires et hotribles que l'auteur y a prodiguées «.

Au surplus, rien n'explique mieux la facilité avec laquelle on abuse de la crédulité du public le plus spirituel, que l'origine de ces romans à effet exagéré dont la vogue a été si grande vers 1800. A la fin du siècle dernier, en 1766, Horace Walpole avait écrit en badinant un petit roman, le château d'Otrante, où il s'était appliqué à mettre en relief toutes les superstitions du moyen âge. Le bon public européen prit cette plaisanterie tellement au sérieux que, quelques années après, madame Radcliffe, Lewis et d'autres encore, profitant de la singulière bon-

1 Le Moine, de Lewis, est composé sur le même fond que le Diable amoureux dcCuzottc.

honiie du public, inondèrent l'Europe de ces romans dont l'intérêt repose sur les terreurs ridicules qu'inspirent les spectres et les revenants.

L'influence de ces romans, de celui de Werther et des poésies d'Ossian sur le goût et les idées du public en France a été forte, et assez durable. En effet, c'est du moment où ces deux branches bâtardes de littérature se sont étendues, qu'il a été du bel air de contrefaire le misanthrope et de se donner pour triste, pour malheureux et mélancolique. La mélancolie devint non-seulement un élément indispensable pour intéresser et plaire dans le monde, mais elle s'introduisit dans la littérature, surtout dans la poésie. Delille en a fait une peinture coquette dans son poëme de V Imagination; et l'honnête et grave Ducis dit dans une note très-sérieuse placée à la fin de sa tragédie d'Otello : « qu'il a étendu la Romance du Saule » en douze couplets, dans l'espoir qu'elle sera agréable à » quelques personnes, et surtout aux femmes tendres et » mélancoliques qui se plairont à la chanter en s'ac- » compagnant de la guitare ou de la harpe. » C'était une complaisance du poëte en faveur des Malvina du Directoire qui, après un copieux dîner, allaient dans un jardin à l'anglaise, chanter des romances plaintives auprès d'un rocher taillé à la main sur les bords d'un ruisseau factice.

Malgré le ridicule et la futilité de ces grimaces, les hatudes du corps et de l'esprit en ont longtemps conservé l'empreinte en France ; les écrivains, môme les plus distingués de cette époque, n'ont pu s'en garantir, et il n'est pas indifférent que l'on sache quelles étaient les impressions disparates que l'on recevait alors, depuis celles que causaient les glorieuses campagnes d'Italie et de l'Egypte, jusqu'aux influences exercées sur le goût et les mœurs par l<^s poésies, les romans et les plaisirs dont on s'était engoué à celt* époque.

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