‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 141 sur 201 · M. J. JANIN. — M. LE D. DONNÉ · texte numérisé non relu

M. J. JANIN. — M. LE D. DONNÉ

découvertes nouvelles, sans trop les effaroucher par un langage purement technique. Depuis ce temps, chaque science, qui déjà tendait à poursuivre sa route sans trop s'inquiéter de celles qu'avaient prises les autres, se trouve aujourd'hui tellement hors de la portée des intelligences courantes, que, comme celui qui s'est longtemps fatigué la vue à suivre un ballon s'enfonçant dans les profondeurs du ciel, le public laisse aller la science où elle veut. Nous ne sommes plus au temps où les esprits cultivés trouvaient dans la lecture des Mondes de Fontenelle une récréation agréable quoique sérieuse. Aujourd'hui c'est bien moins la science que l'on aime que les avantages matériels qu'on en tire.

M. le docteur Donné était jeune alors ainsi que ses deux amis, MM. Saint-Marc Girardin et de Sacy, fils du célèbre orientaliste. Assez ordinairement on les voyait arriver ensemble, animés de cette gaieté franche qui accompagne le repos de ceux qui ont l'habitude de se livrer à des éludes sérieuses. En effet, M. Donné, tout en exerçant la médecine, poursuivait avec ardeur une série d'expériences dont les résultats utiles à sa profession satisfaisaient sa curiosité et celle de ses amis.

Des trois amis, M. Saint-Marc Girardin était le plus câline. Déjà professeur et écrivain distiugué, il entrait au journal pour traiter tout à la fois les matières politiques et littéraires. Étienne, lorsqu'il eut l'occasion de faire connaissance avec lui chez Vioilet-le-Duc le père, eu 1822, prenait un grand plaisir à l'entendre causer; et souvent, dans le fond de la curieuse bibliothèque du maître du logis, ils s'entretenaient sur des questions d'histoire, de philosophie et de littérature, car déjà Saidt- Marc Girardin, possédant une grande variété de connaissances, se distinguait par celte aptitude à comprendre et à développer les questions de tout genre, faculté que

favorisait une élocution toujours simple et élégante. Etienne fut frappé alors de la réserve que conservait le jeune professeur au milieu de cette réunion, où Beyle, MM. Mareste, Albert Stapfer, M. Sainte-Beuve et quelques autres partisans des nouvelles doctrines, émettaient leurs opinions avec vivacité et éclat. La bibliothèque de Vioiletle-Duc était devenue pour le jeune professeur un arsenal où il puisait des renseignements précieux pour étendre ses connaissances sur toutes les époques de la littérature française: aussi l'inspection de ces livres, dont les titres seuls suffisaient pour éveiller son attention sur des auteurs ou des questions qui lui étaient encore inconnus, le rendait souvent silencieux pendant la durée de ces réunions. Sa curiosité, son désir d'apprendre ne se bornaient pas là, et l'étude de l'histoire de tous les temps et de tous les pays, en lui imposant la nécessité de changer momentanément de point de vue pour apprécier les préjugés, les intérêts si divers des hommes, augmenta chez lui cette lucidité d'intelligence, ce tac fin et surtout ce sens moral si pur qui font de M. Saint-Marc Girardin un des hommes qui honorent notre temps.

Des trois amis, M. de Sacy est celui dont les passions avaient le plus d'ardeur. Elevé sous l'influence austère des doctrines religieuses de son père, l'un des derniers jansénistes qui se soit rendu -célèbre par sa science, M. de Sacy, naturellement vif, gai, et, il faut le répéter, disposé à céder au souffle orageux des passions, est, au résultat, un de ces hommes devenus rares de notre temps, chez qui les effets d'une éducation sévère ont porté les plus excellents fruits.

De tous les mérites de M. de Sacy, le moindre est celui d'être un excellent écrivain. C'est un homme bon, aimable, spirituel, courageux, dont l'instruction solide a gagné en profondeur ce qu'il n'a pas voulu lui donner en étendue,

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