M. DE SACY BIBLIOPHILE
pressions et de reliures assez belles pour témoigner l'admiration que lui inspirent les ouvrages de Cicéron, de Bossuet, de Fénélon et de Montaigne; l'autre, peu soucieux de la condition extérieure d'un volume, mais avide de connaître ce qu'il contient et l'achetant tel qu'il lui tombe sous la main. Plus d'une fois, ces deux charmants esprits ont donné la comédie, lorsqu'au ton goguenard avec lequel Saint-Marc prononçait le mot de bibliophile, de Sacy, se laissant aller $ sa gaieté pleine de verve, répondait à son ami : « Vous n'êtes qu'un bouquiniste, » C'est bien le cas de dire que tout chemin mène à Rome, car, malgré cette différence de goût, ces deux hommes, outre leur talent, ont une instruction également solide.
L'esprit des deux frères Bertin circulait au sein de cette réunion d'hommes jeunes encore, animés d'un vif amour des lettres, et, pour la plupart, chauds partisans des institutions politiques qui avaient succédé à celles de l'Empire. L'aîné des Bertin, quoique supportant avec une vigueur extraordinaire le poids des années, pensait au temps où il faudrait choisir un successeur, et, dans cette prévision, il s'appliquait à former le plus jeune de ses fils, Armand, à la tache rude et difficile de la direction du journal. Il le fit asseoir sur ce fauteuil qu'il avait occupé si longtemps, et tout en continuant de surveiller attentivement les détails qui se rapportent à la publication quotidienne du journal, il laissait à son fils le soin de leur exécution, sauf à le remettre dans la voie quand par hasard il s'en écartait. C'est ainsi que les habitudes traditionnelles de cette importante entreprise furent transmises à Armand BerLin, qui les respecta religieusement.
Armand ressemblait à son père; il y avait même une analogie frappante entre la coupe si remarquable de leurs traits, la nature de leur esprit et l'aménité de leur caractère. Armand avait, comme on dit vulgairement, la figure
avenante, et à son aspect on éprouvait une certaine satisfaction dont on ne pouvait se rendre compte, mais laissant une impression agréable qui ne s'effaçait pas. D'ailleurs, l'association d'une gaieté naturelle aux nuages de gravité que la préoccupation d'affaires sérieuses faisait accidentellement passer sur son front variait sans cesse les accidents de sa physionomie; mais, sérieux ou gai, le fond de son caractère, la bienveillance, surnageait toujours.
Jeune encore, après avoir fini ses humanités à Paris, Armand fut envoyé en Angleterre pour apprendre la langue de ce pays et étudier la philosophie écossaise, fort en faveur] alors. 11 apprit bien l'anglais, mais on peut mettre en doute les progrès qu'il fit en philosophie. Ce bon Armand avait-il lu les écrits sceptiques de Locke, de Bekerley et de D. Hume? La chose est peu probable, et il ne l'est guère plus qu'il ait pris une connaissance approfondie de la réfutation qu'en a faite Reid. Tout cela, d'ailleurs, était bien grave pour un jeune homme de vingt ans qui n'avait nulle envie de devenir professeur de philosophie, et on lui donna un poste mieux approprié à son caractère, à ses goûts, qui avait en outre le double avantage de le mettre au courant des affaires politiques du temps et de lui faire habiter Londres. M. de Chateaubriand était alors ambassadeur de France en Angleterre, et Armand Bertin fut nommé secrétaire à la chancellerie française. Ce fut à son retour de Londres, en 4822, qu'Etienne, qui ne l'avait pas vu depuis qu'il était encore écolier à Paris, le retrouva au Journal des Débats, lorsque son père entreprit de le former pour qu'il le remplaçât un jour comme rédacteur en chef.
Aidé des conseils de son père et formé par la pratique. Armand acquit les qualités que peut développer l'expérience. Mais cela n'aurait pas suffi s'il n'eût été doué