ARMAND BERTIN
aussi de cette indépendance d'esprit, de cette largeur de jugement indispensables pour savoir mettre à profit la variété des talents d'un assez grand nombre d'écrivains qui, indépendamment des matières différentes qu'ils sont appelés à traiter, ont des préjugés, des prédilections qui leur sont propres. Armand, ainsi que son père, classait philosophiquement les connaissances humaines, mais il n'avait, ou du moins il ne manifestait aucun goût exclusif ; il voulait que le journal répondît également à tous les besoins de l'esprit; et à cet égard, il avait été heureuse- . ment servi par la nature, car, sans que ses goûts s'élevassent jamais jusqu'à la passion, ils étaient assez vifs, et surtout tellement variés, que son intelligence, également éveillée par les productions de l'esprit en tout genre, n'en laissait négliger aucune par les écrivains chargés d'en entretenir le public.
Armand avait une disposition caractéristique propre à sa famille. Ami franc, dévoué et d'une constance à toute épreuve envers ceux qui avaient son affection, la bienveillance et la répulsion, chez lui, étaient également persistantes. Rien n'interrompait les relations amicales qu'il avait contractées dans la vie privée; la différence d'opinion et de goûts ne pouvait même les rompre ; et dans ce cas, il lui suffisait que les gens fussent honnêtes et sincères, pour qu'il ne fit aucune difficulté de les voir et même de les servir. Mais, dans le cas contraire, il se montrait froid et devenait inexorable.
Pendant le règne constamment orageux de Louis- Philippe, Armand Bertin n'a guère cessé de tenir d'une main ferme et habile le gouvernail du Journal des Débats. Ce cœur franc et honnête, cet esprit charmant qui se manifestaient en toute occasion, le faisaient rechercher généralement, et dans les courts instants qu'il dérobait à l'amour de sa famille et aux durs travaux du
journal, la grande affaire de sa vie; l'aménité de son caractère et le tour original de son esprit lui faisaient prendre une place distinguée dans les réunions d'élite.
Les grands événements politiques, sur lesquels il fallait qu'Armand se formât une opinion presque instantanément, donnèrent à la fois de la souplesse et de la fermeté à ses jugements, et durent naturellement absorber la plus grande part de son attention. Mais ce travail d'esprit, joint à la surveillance des opérations matérielles du journal, rendait pour lui des distractions indispensables, et en choisissant les plus nobles, il s'était encore attaché m à celles qui devaient concourir à épurer son goût, à éclairer son esprit sur les questions secondaires dont il devait surveiller la critique. C'est ainsi que, guidé par les fortes études qu'il avait faites dans sa jeunesse, son amour pour les lettres l'entraîna à composer une des plus riches bibliothèques que Ton ait formées de nos jours. Depuis les premiers essais de notre littérature jusqu'aux écrits du xvne siècle, recueillis pour la plupart sous leurs premières formes ; soit en éditions et en reliures des différentes époques, tout ce qu'il y a de curieux et de véritablement digne d'admiration se trouvait réuni là, et c'est au milieu de ces richesses littéraires d'une variété infinie qu'Armand passait ses plus doux loisirs. Mais, moins exclusif que ne le sont ordinairement les hommes voués à la politique ou aux lettres, Armand, comme son père, avait le goût des arts, et, autant pour satisfaire cette disposition que dans l'intention de familiariser son intelligence avec ce que les arts produisent, il n'y restait jamais étranger. Aux murs de son appartement, et lorsqu'il ouvrait ses riches portefeuilles, on voyait des suites de gravures précieuses qui reproduisaient les chefs-d'œuvre des grands.maîtres de toutes les écoles; il n'était môme pas jusqu'aux objets qui ne se rattachent qu'indirecte-