ARMAND BERTIN
ment aux arts, la céramique, la ciselure, la joaillerie par exemple, sur lesquelles il ne voulût s'instruire, pour ne pas être pris au dépourvu quand il fallait apprécier ce qu'on écrivait sur ces matières. Aussi son intelligence et ses yeux étaient-ils attentifs à tout; et en effet, si la spécialité du savoir et du talent est précieuse en chacun de ceux qui concourent à l'édifice d'un journal, une certaine universalité de connaissances est indispensable chez celui qui préside à l'ensemble de ce travail.
La série des écrivains qui ont pris part à l'entreprise des frères Bertin depuis 1800 jusqu'en 1848 peut être divisée en deux parts. Les premiers, qui jusqu'à la chute de Napoléon, penchaient en faveur des Bourbons de la branche aînée et d'une restauration purement monarchique; les seconds, de quelques-uns desquels Etienne vient de parler, partisans pleins d'ardeur de la monarchie constitutionnelle. Aux deux époques, les opinions politiques admises n'ont pas été défendues avec moins de chaleur ; mais la critique littéraire, comme lé goût en littérature, a éprouvé des modifications sensibles à compter de 1815. La diffusion des goûts, et bientôt après celle des doctrines, en faisant disparaître tout point fixe qui servît de ralliement aux esprits, a laissé chacun libre de suivre ses instincts, sa fantaisie, et il n'a pas fallu moins de vingt années d'expériences infructueuses, faites cependant par des esprits distingués, pour que l'on renonçât à cette émancipation littéraire qui a porté si peu de fruits.
En traçant ces souvenirs, Etienne ne peut tenir à la rigueur rengagement qu'il a pris avec lui-même d'éviter ceux qui se rattachent à la politique. La littérature se trouve si souvent entraînée ou arrêtée dans sa marche par Faction des gouvernements ou des révolutions, qu'il est impossible, à certaines époques, de s'occuper de l'une sans parler de l'autre. La pensée, si fortement comprimée sous le premier empire, fit explosion à la suite de la promulgation de la Charte en 1815. Avec la presse libre, la pensée le devenait aussi, et en mettant de côté les préjugés littéraires qui s'opposaient aux innovations vers lesquelles une jeunesse pleine d'ardeur se précipitait, il faut reconnaître que cet élan fut grand, généreux dans son principe, qu'il a même eu des résultats solides et assez brillants pour faire compter le mouvement littéraire et philosophique sous la Restauration comme une des époques brillantes de la France intellectuelle. Cette France, dont l'intelligence semblait emprisonnée dans le cerveau d'un seul homme sous Napoléon, comme un esclave dégagé tout à coup de se* fers, ressaisit sa liberté avec de tels transports de joie, que, même après le premier enivrement, elle ne put en régler sagement l'exercice.* Ce fut en effet, en politique comme en littérature, par une marche toujours plus précipitée, violente môme, que l'on courut à la conquête de cette liberté sans limite, but de l'opposition républicaine et de la littérature ro-