ARDEUR DES PASSIONS POLITIQUES
léans, dévoila nettement les intentions du parti libéral extrême, et le but qu'il se proposait. L'auteur de celte lettre, Cauchois-Lemaire, fut condamné à quinze mois d'emprisonnement et à 2,000 francs (Tamende1.
Quelque temps après, un écrivain plus considérable, de Déranger, que ses chansons ont rendu célèbre, fut aussi accusé d'avoir porté atteinte, dans plusieurs de ses compositions, à la religion de l'État et d'avoir offensé la personne du roi, ce qui le fit condamner à neuf mois de prison et à 10,000 francs d'amende *.
Ces hardiesses et ces sévérités donnent la juste mesure de l'irritation des partis. C'était un duel à mort entre celui de la cour et le libéralisme excessif. D'un côté comme de l'autre, on ne voulait plus entendre parler d'arrangement, et avec des formes différentes, au fond la violence des passions était égale. Les deux partis, les yeux exclusivement fixés vers leur but, ne tenaient plus aucun compte des obstacles qu'il fallait renverser pour l'atteindre. Charles X regrettait Villèle, son homme de confiance, et
1 Voici quelques passages de cette lettre, particulièrement incriminés par le ministère public: « Allons, prince, un peu de courage: il reste dans notre monarchie une belle place à prendre, la place qu'occuperait Lafayettc dans une république, celle du premier citoyen de France. Votre principauté n'est qu'un chétif canonicat auprès de cette royauté morale. — Le peuple français est un grand enfant qui ne demande pas mieux que d'avoir un tuteur; soyez-le pour qu'il ne tombe pas en de méchantes mains. — r Là (en Angleterre), un prince qui verrait l'état en péril ne se résignerait pas a se croiser les bras. Afin que le char si mal conduit ne verse pas, nous avons fait de notre côté tous nos efforts. Essayez du vôtre, et saisissons ensemble la roue sur le penchant du précipice. — Tandis que nous déclinons ainsi, le duc de Bordeaux, le duc de Chartres et môme le duc de Reichstadt grandissent.
2 Les chansons de Béranger particulièrement cause de sa condamnation sont : l'Ange gardien, le Sacre de Charles- le Simple et la Gérontocratie.
tenait à ce qu'il rentrât au ministère; l'opposition révolutionnaire, cachée sous le manteau de l'opposition royaliste, voulait à tout prix se débarrasser de la branche aînée des Bourbons.
Pendant cette sombre année, il y eut cependant quelques jours purs et glorieux ; les armes de la France furent noblement employées à délivrer les Grecs du joug des Turcs.
Cependant, Etienne était à Fontenay. Il se tenait au courant des événements de tout genre qui se succédaient à Paris, soit par la lecture des journaux ou des brochures, instruit d'ailleurs de la fluctuation orageuse des passions par des amis dont les opinions en politique étaient opposées. Ce combat à mort, qui ne laissait entrevoir qu'un survivant redoutable, la royauté absolue ou le parti révolutionnaire, jetait un voile sombre sur l'avenir. Simple spectateur en ces circonstances, Etienne était loin d'avoir le bénéfice des illusions que se font ceux qui prennent part au combat; également inquiet sur les résultats de Tune ou de l'autre victoire, il était comme un pauvre passager étranger à la manœuvre dans un navire battu par la tempête, n'ayant qu'à recommander son âme à Dieu et à s'envelopper dans son manteau. C'est ce qu'Etienne fit; et ayant recours au préservatif qui, dans tous les instants difficiles de sa vie, l'avait sauvé de l'abattement, il se livra avec ardeur au travail.
Pendant son séjour en Italie, ce qu'il avait appris précédemment dans les livres était devenu vivant en quelque sorte. A la vue des monuments de l'antiquité, à l'aspect des inscriptions qui les couvrent, ces témoignages avaient enlevé de dessus les auteurs latins cette couche de poussière qu'ils ramassent dans les collèges; car autre chose est de lire Tite-Livc à la vue des murs du Capitole et les vers d'Horace à Tivoli, ou d'entendre refaire péniblement
ETIENNE A FONTENA Y. 385
la construction de leurs phrases dans un collège de la rue Saint-Jean-de-Beauvais.
A Florence, son attention avait été vivement excitée par les richesses du moyen âge et de la renaissance, sujet neuf pour lui. Dans cette ville, il avait lu souvent, h l'ombre de ses vieux monuments, les nombreuses chroniques où se déroule l'histoire florentine. Ces chroniques, il les avait transportées à Fontenay-aux-Roses, où elles se trouvaient placées à côté des ouvrages de Dante et de Pétrarque; et tandis qu'avec une curiosité insatiable il interrogeait ces curieux documents et se nourrissait des fleurs de la littérature italienne, des projets, vagues encore dans leur forme, mais ayant un but précis, lui faisaient entretenir l'espérance de s'occuper bientôt de l'histoire florentine et môme de l'ensemble de larenaissance. En roulant ces idées dans sa tôle, des lectures très-variées contribuaient à leur donner de la consistance. C'étaient les ouvrages en prose de Dante et les œuvres latines de Pétrarque, où il se trouve tant de faits curieux sur l'histoire politique et morale du xiv* siècle; puis Rabelais, le Pape de de Maistre, le Roman chinois, traduit par Abel Rémusat; le Banquet de Platon et les Sept livres de lettres du pape Grégoire VII, dont il lit môme des extraits. A ces lectures instructives et calmantes, il était cependant impossible de ne pas joindre celle des journaux et des brochures venant chaque jour de Paris; car dans son navire balloté par l'orage, quoique inhabile à la manœuvre, le passager voulait toujours savoir où en était le gouvernement de l'équipage. Quoi qu'il en soit, Etienne satisfit en outre à tous les engagements qu'il avait contractés; il acheva et fit imprimer un Traité de peinture destiné à faire partie d'une collection encyclopédique, et rendit compte dans le Journal des Débats de l'exposition du Louvre et de celles qui eurent lieu à l'École des beaux-arts..
Les études préparatoires d'Etienne avaient déj^ été poussées assçz avant pour que ridée d'une vaste composition se présentât à son esprit; mais ce ne fut qu'une illusion passagère qui s'évanouit lorsqu'il consulta ses forces, et même son goût qui s'opposait à ce qu'il entreprît un ouvrage trop volumineux. En consultant les dispositions générales pour la lecture, et considérant surtout la multiplicité des occupations de la vie ordinaire de nos jours, qui ne permettent de se livrer à cet exercice de l'esprit, qu'accidentellement et à bâton-rompu, il crut devoir adopter un plan qui s'accorderait mieux tout à la fois avec les dispositions de son esprit et les habitudes des lecteurs de notre temps. Ce fut donc dans cette intention qu'il conçut l'idée de donner sous forme de biographies l'histoire de la renaissance des connaissances humaines en Europe, depuis le xie siècle de notre ère jusqu'au xvne exclusivement, c'est-à-dire à compter des premiers essais de métaphysique tenlés par saint Anselme de Cantorbéry jusqu'à la constitution de la sciepce à l'époque où parurent Galilée en Italie et lord Bacon en Angleterre.
En désignant l'ensemble de ce travail sous le titre de renaissance, Étienne a besoin d'en justifier le choix. Jusqu'à nos jours, on a considéré les xve et xvie siècles comme l'époque où la découverte et l'étude des auteurs anciens et des ouvrages d'art de l'antiquité ont donné une vie nouvelle aux compositions littéraires ainsi qu'aux productions des artistes des temps modernes. C'est en effet pendant le cours de ces deux siècles que les grands maîtres italiens, soit dans les lettres, soit dans les arts, ont produit leurs plus beaux ouvrages. Mais quelle que soit l'importance de ces brillants travaux, ce ne sont que quelques anneaux de la longue chaîne que forme l'ensemble des connaissances de tout genre que les hommes