‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 149 sur 201 · LIVRES PUBLIÉS EN · texte numérisé non relu

LIVRES PUBLIÉS EN

d'Arlincourt lançait un roman nouveau sous le litre tflsmalie, ou l'amour et la mort. L'abbé Guillon publiait les Pères grecs et latins , et on lisait avec fureur les Mémoires d'une contemporaine. Enfin, l'impartial M. P. Mérimée exposait, dans ses Scènes féodales, les torts partagés, les violences à peu près égales des nobles et des vilains,et M. Victor Hugo faisait paraître ses Orientales. Mais l'événement littéraire et presque politique qui produisit sur le public la sensation la plus vive et la plus profonde, fut l'ouverture des trois cours de philosophie, d'histoire et de littérature professés îi la Sorbonne par MM. Cousin, Guizot et Villemain.

Au nombre des hommes qui, depuis 4815, ont profité avec le plus d'éclat de la liberté rendue à la pensée, MM. Cousin, Guizot et Villemain occupent une place éminente. Déjà ils avaient exercé une action vive du haut de leurs chaires de professeurs, lorqu'cn 1828, ces trois hommes, sincèrement dévoués aux idées libérales, firent éclater leurs sentiments dans leur enseignement, et exercèrent une influence d'autant plus grande sur les opinions politiques de la jeunesse de cette époque. Cette influence fut telle que les trois professeurs, à partir de ce moment, se sentirent comme soulevés par l'opinion publique, et prédestinés à prendre une part active au gouvernement de la chose publique. Pendant le ministère de M. de Villèle, les trois cours de philosophie, d'histoire et de litté-

rature avaient été frappés d'interdit; à l'avènement de son successeur, M. de Martignac, ils furent rouverts; ce fut un véritable événement. Les importantes questions qui allaient être agitées à la Sorbonne devant une jeunesse dont l'ardeur naturelle était surexcitée par les symptômes menaçants d'une révolution à laquelle tout le monde s'attendait, ne pouvaient manquer d'augmenter, chez de jeunes auditeurs, cette soif de liberté, cette frénésie d'indépendance développées par celte Charte dont, au fond, cette jeunesse inquiète repoussait, méprisait môme l'origine.

Les trois cours ont eu une telle publicité qu'il serait superflu de les analyser minutieusement. Ce qu'il importe de rappeler ici, ce sont les points principaux des doctrines émises par les trois professeurs, et les conclusions qu'ils en ont tirées. Les trois cours furent ouverts simultanément à deux jours de distance, et les leçons se succédèrent dans cel ordre jusqu'à la fin de juillet. Les trois auditoires étaient en grande partie composés des mômes personnes, en sorte que ce triple enseignement, dirigé dans des intentions analogues, eut une unité d'action qui en augmenta singulièrement la puissance.

Des témoins venus de Paris tenaient Etienne au courant de ce qui se passait à la Sorbonne. On lui disait l'espèce de fureur avec laquelle on se ruait dans la salle, les acclamations qui retentissaient lorsque les professeurs montaient en chaire et en descendaient. Ces détails lui étaient plus particulièrement transmis par un aimable jeune homme, Farcy, professeur de philosophie au collège de Fontenay, qui deux ans après devait faire le sacrifice de sa vie à la cause libérale qu'il avait embrassée avec tant d'ardeur.

L'objet principal de M. Cousin était une Introduction à V histoire de la philosophie. Ecartant le mot système,

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le professeur déclara toutefois qu'il se proposait de n'en adopter ni de n'en rejeter aucun de ceux déjà connus, mais de recueillir de chacun d'eux ce qu'il présente de vrai, de bon, d'utile, afin qu'à l'aide de ce choix, de cet éclectisme, on recomposât un tout dans lequel les vérités acquises chez tous les peuples et dans tous les temps, formant un nouveau corps de doctrine, leur résultat rendit raison des progrès de la raison humaine et déterminât le point où elle est arrivée de nos jours. Toutes les civilisations anciennes et leurs systèmes philosophiques passés en revue, ainsi que la marche de l'esprit humain dans les temps modernes, depuis Descartes jusqu'à Condillac et Helvétius, le professeur en tira la conséquence qu'il n'y a que trois états par lesquels passe l'humanité et qu'il ne peut y avoir plus de trois époques, celle où, comme dans l'Inde, les populations restent engourdies sous le poids de croyances superstitieuses; la seconde lorsque l'homme, devenu plus conllant en lui-même, s'aperçoit que la liberté est un de ses attributs essentiels, mais que ses facultés les plus nobles et les plus brillantes sont cependant limitées, état des esprits qui répond à la civilisation chez les Grecs; enfin la troisième époque, procédant des deux premières, mais dont le professeur ne fait coïncider l'aurore tardive qu'avec la philosophie de Descartes, qui est celhe où nous sommes arrivés, où l'homme a la conscience de sa liberté; époque de conciliation devenue inévitable entre l'esprit ci la matière, entre V infini et le fini, et qui donne une impulsion nouvelle à l'industrie, à l'art, à la religion, à la philosophie, et caractérise particulièrement cette époque dans l'histoire. Tel est le résumé du système de philosophie éclectique exposé par M. Cousin. Les conséquences en sont naturellement favorables au développement le plus large des idées libérales, telles qu'on les avait adoptées en 1828.

L'énumération des conditions à remplir pour traiter de l'histoire, de la philosophie, conduisit l'orateur à parler incidemment des difficultés analogues que Ton rencontrerait en traçant une histoire universelle. Il fait observer qu'un pareil ouvrage ne pouvait être tenté qu'aux dernières générations ; qu'en effet, ce n'est qu'au dix-septième siècle que Bossuet a pu en concevoir l'idée ; mais que l'éloquent évèque, envisageant tout du point de vue théologique, n'a donné qu'une histoire du christianisme d'où les individus disparaissent, où ne figure qu'un seul peuple et où les grands résultats de la civilisation, la législation, le commerce, les sciences, les arts, n entrent pour rien.

L'auditoire étant préparé par ces observations graves, une question épineuse qui, depuis le xie siècle, n'a pas • cessé d'être violemment agitée chez toutes les nations de l'Europe, devint l'objet d'un examen sérieux et fut tranchée dans le sens qui s'accordait le mieux avec l'opinion généralement adoptée alors à ce sujet : « Si la religion, dit M. Cousin, intervient comme sanction aux grands actes de la vie, en réalité, ce qui en fait la base immédiate et directe, c'est la loi, c'est l'État. Dans, la pratique de la vie, la loi spirituelle doit donc le céder à la loi temporelle. » En se reportant à l'époque où ces paroles furent prononcées, lorsqu'une partie du clergé, les jésuites et des laïques mêmes travaillaient au rétablissement du pouvoir spirituel, on peut se figurer l'enthousiasme avec lequel les paroles du jeune professeur furent accueillies.

Ce point capital, établi comme un fait devenu inattaquable, M. Cousin termina son cours par une péroraison éclatante et pleine de hardiesse. Il rappela les trois grandes époques et les trois états par lesquels l'humanité a passé; il insista sur le travail successif de l'intelligence de

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