‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 150 sur 201 · M. COUSIN. — PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

M. COUSIN. — PHILOSOPHIE

l'homme en société ; puis, arrivé à son temps, à cette année 1828, il exposa à grands traits les tristes résultats de l'État monarchique absolu en 1789, la nécessité d'une révolution et ses effets, la ruine du trône, de la noblesse et d'une religion d'État; puis, passant de la domination exclusive du principe monarchique à celle d'une démocratie absolue, proclamant la souveraineté du peuple et interdisant tout culte public, il présenta le gouvernement de 1793 comme une espèce de conseil de guerre exclusivement préoccupé de l'idée de résister aux attaques dirigées par toute l'Europe contre la France; puis ce conseil de guerre se résumant en une dictature militaire, cause de nos conquêtes, de nos victoires, de nos désastres.

En 1828, les souvenirs de Waterloo et des deux invasions, étaient encore bien poignants ; et, en abordant ce sujet, le professeur mit en jeu toutes les ressources de sa brillante imagination. « Ce ne sont pas, dit-il, les populations qui paraissent sur les champs de bataille, ce sont les idées, ce sont les causes. A Leipsick et à Waterloo, ce sont des causes qui se sont rencontrées ; celle de la monarchie paternelle du nord et celle de la démocratie militaire. Qui l'a emporté, messieurs? Ni Tune ni l'autre. Qui a été le vainqueur, qui a été le vaincu de Waterloo? Non, il n'y a pas eu de vaincu! Non, ajouta l'orateur, après avoir été interrompu par des applaudissements frénétiques, non, je proteste qu'il n'y en a pas eu. Les seuls vainqueurs ont été la civilisation européenne et la Charte ; oui, messieurs, la Charte! présent volontaire de Louis XVIII, la Charte maintenue par Charles X, la Charte appelée à la domination en France et destinée à soumettre, je ne dirai pas ses ennemis, elle n'en a pas, elle n'en a plus, mais tous les retardataires de la civilisation française. » Après l'explosion d'applaudissements causés par l'originalité et

la vigueur de ce mouvement oratoire, le professeur, revenant à Tidée mère de son cours, se résuma en disant qûe, si les lois françaises contiennent tous les éléments opposés fondus dans une harmonie, l'esprit de ces lois, de cette constitution est un véritable éclectisme; quç cet esprit, en se développant, s'applique à toutes choses, et que déjà il se réfléchit dans la littérature qui contient elle-même deux éléments qui peuvent et doivent aller ensemble : la légitimité classique et l'innovation romantique; qu'en somme, tout étant mixte, complexe, mélangé autour de nous, V éclectisme est la philosophie nécessaire de notre siècle, parce qu'elle est la seule conforme à ses besoins, à son esprit.

Ce cours obtint un succès d'enthousiasme; on y prêchait, il est vrai, des convertis charmés d'entendre sanctionner leurs opinions par la parole éloquente du professeur. Mais il s'en fallait bien qu'à cette époque de la Restauration il y eût en faveur des réformes religieuses et politiques cette volonté presque unanime qui les avait fait demander et obtenir en 4789. Malgré la Charte octroyée par Louis XVIII à la rentrée des Botirbons en France, la noblesse prétendit rentrer aussi dans ses anciens droits, et le clergé travailla à rétablir la suprématie de l'Église. Bientôt cette double tentative, encouragée par la partie de la population qui demandait le rétablissement intégral du trône et de l'autel, prit tout à coup une importance trèsgrande par la publicité donnée en 1819 aux ouvrages de Joseph de Maistre. L'unité de doctrine du catholicisme absolu, l'excellence du gouvernement théocratique, présentés dans ses ouvrages comme les seuls remèdes au trouble qui règne en Europe dans les idées et dans les actions depuis le xvme siècle, devinrent, h la faveur du talent supérieur avec lequel ce système est exposé, le sujet d'études sérieuses pour une portion de la jeunesse.

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