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SOCIÉTÉ PENDANT LE DIRECTOIRE

Par le nombre et la nature de leurs occupations, los deux jeunes artistes se garantissaient bien, en partie, de l'empire de la mode ; niais en France surtout, il est impossible de s'en affranchir complètement; et si on s'en éloigne par des habitudes et des goûts personnels, on est ramené sous son joug par les relations inévitables de famille et de société. Les parents de Lullin étaient en rapport avec le monde élégant de cette époque, celui du Directoire, où les assemblées, les fêtes, les bals se succédaient sans interruption. Malgré les refus fréquents des deux amis d'y prendre part, leur jeunesse faisait rejeter leurs excuses ; et pour être sincère, quand ils étaient une fois lancés au milieu de ces foules élégantes et animées, ils se livraient à la distraction avec autant d'ardeur qu'à l'étude.

Ce fut dans la maison Lullin qu'Etienne fit décidément son entrée dans le monde. Ce fut dan$ la famille de son ami qu'il vit une de ces réunions brillantes où se trouvaient rassemblées mesdames Récamier, Talien, Carvalho, Chabot de la Tour, ainsi que madame Joubertout, qui devait bientôt devenir la femme de Lucien Bonaparte, puis enfin princesse de Canino. Dans celte société, la partie masculine n'avait pas l'avantage; les hommes pour la plupart étaient des gens d'affaires, des banquiers; le plus aimable et le plus spirituel d'entre eux, était Chabot la Tour. Madame Joubertout, par son esprit, par la grâce euchanteresse de sa personne et par son assiduité à c<\s réunions en était véritablement l'âme, et il est difficile de rencontrer une personne qui à une beauté aussi gracieuse que la sienne véunil les agréments d'une conversation plus animée et plus spirituelle.

A cette époque singulière, l'aristocratie pour les hommes était le talent, pour les femmes la beauté ; et en effet, les salons de Paris n'ont jamais compris un si grand

nombre de belles personnes qu'en ce temps, où la beauté équivalait à une dot.

Madame Lullin, quoique sur le retour, avait les traits les plus purs; et sa physionomie, empreinte d'une noblesse et d'une sérénité que rien n'altérait, exprimait fidèlement les qualités naturelles de son âme. Outre un fils aîné établi en Angleterre, et Adolphe l'ami d'Etienne, elle élait habituellement entourée de ses trois filles sur lesquelles la nature s'était plu à imprimer les types variés de la beauté. L'aînée, d'un caractère grave et enclin à la tristesse, mais tempéré par une piété profonde et une douceur angélique, commandait le respect; la seconde, non moins modeste et distinguée que sa sœur, était gaie, vive et pétillante d'esprit ; quant à la plus jeune, elle avait alors six ou sept ans, c'était une charmante enfant, bien espiègle, qui répondait àsa mère lorsqu'elle lui reprochait de ne pas travailler à ses devoirs , « qu'elle ne serait qu'une aimable ignorante, » promesse dont elle n'a tenu rigoureusement que la première moitié \

Malgré des revers de fortune qui ne tardèrent pas à fondre sur cette famille, il ne cessa pas d'y régner une sérénité qui semblait se communiquer à ceux qui étaient admis dans son sein. Mais la position fâcheuse où elle se trouvait contribua à assombrir l'esprit de Lullin et à donner plus d'activité au mal qui le dévorait déjà. Ardemment livré, jusque-là, à ses études de peinture, et ayant même essayé d'en appliquer les résultais en achevant quelques compositions, il fut forcé tout à coup de renoncer à l'exercice de l'art qui lui était si cher. Le mal fit des progrès si alarmants que la mère et les sœurs de

1 MUo Amélie Lullin a épousé M. le comte de Budé; MUe Caroline, M. Beaumont (Jacob); Mu*Anna, M. Heynard, qui a pris un intérêt si vif aux Grecs.

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