‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 153 sur 201 · M. VIL LE M AIN. - LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

M. VIL LE M AIN. - LITTÉRATURE

de pouvoir humain porte en lui un vice naturel, un principe de faiblesse et d'abus, qui doit lui faire assigner une limite. Or, il n'y a que la liberté générale de tous les droits, de tous les intérêts, de toutes les opinions, la libre manifestation de toutes ces forces et leur coexistence légale (lui puissent restreindre chaque force, chaque puissance dans ses limites. C'est là, pour nous, la grande leçon delà lutte qui s'est engagée, à la fin du xvme siècle, entre le pouvoir absolu temporel, et le pouvoir absolu spirituel. »

De l'ensemble des éludes philosophiques et historiques suivies par MM. Cousin et Guizot, on était conduit à cette conséquence : que le temps était venu où un gouvernement franchement libéral, comme il était déjà établi en France, devait l'être dans toutes les parties de l'Europe; et que c'est particulièrement à la civilisation française que l'Europe sera redevable de ce bienfait.

Animé du même esprit que ses collègues, M. Villemain soutint la même cause dans son cours de littérature. Après avoir signalé l'influence de la civilisation française en général, l'éloquent et spirituel professeur insista sur la puissance de cette civilisation qui augmenta encore au xviue siècle, lorsque la philosophie fil germer dans toute l'Europe civilisée les grands principes de l'égalité devant la loi, de la liberté politique, du droit d'examen et de la réforme de la torture, proclamés par nos grands écrivains. Heureusement servi par la lucidité de sou esprit et le charme de sa parole, le jeune professeur rappela les efforts faits au xvne siècle, en Angleterre, pour fonder la liberté, tandis qu'en France, sous le règne si absolu de Louis XLV, la liberté de penser prenait racine par la littérature, et s'inliltrait chez toutes les nations de l'Europe, à la faveur de la popularité de notre langue.

Au temps de ces trois cours, la littérature ne marchait

plus sans être soutenue par la politique. Le mécanisme du gouvernement constitutionnel, nouveau pour la France, avait appelé l'attention de la jeunesse libérale sur les traditions, déjà assez anciennes, qu'en a fournies l'Angleterre. M. Villemain ne manqua pas de donner un intérêt actuel à son cours, en établissant unè espèce de parallèle littéraire, entre les orateurs du Parlement anglais, Pitt, Burck, Sheridan, et ceux de l'Assemblée constituante, qui tous, ajouta le professeur, furent obligés de céder à l'éloquence électrique de Mirabeau. En rappelant le souvenir de la séance du Jeu de paume, et des paroles de l'illustre tribun, M. Villemain fut interrompu par plusieurs salves d'applaudissements, puis il reprit : « Redirais-je ces paroles, si elles n'étaient pas devenues toutes froides et historiques? Qu'importe maintenant que ces paroles de Mirabeau, si véhémentes, retentissent encore devant vous? Croit-on que, lorsque vous voyez aujourd'hui un roi vénéré sur le trône, et des assemblées à la fois fortes et paisibles, il soit dangereux et irritant pour personne de réveiller le souvenir de ce turbulent discours qui a commencé l'ère nouvelle de la France? Non, sans doute : c'est ici qu'il faut admirer cette sublime alchimie de la Providence, qui tire le bien du mal; qui, des passions les plus violentes et des fureurs démocratiques, fait sortir plus tard, non-seulement le repos, mais la liberté des empires. »

Parmi les auditeurs de la Sorbonne, le goût pour les nouvelles doctrines littéraires était aussi vif que pour les nouveautés politiques. M. Villemain, tout en restant d'accord avec lui-même comme littérateur, sut répondre au goût de ceux à qui il s'adresssait, par le rapprochement ingénieux qu'il fit des esprits supérieurs, dont les uns regardent l'avenir, tandis que les autres se retournent vers le passé. Avec la verve brillante qui lui est propre,

il fit une critique des regrets et des vœux stériles exprimés dans les ouvrages de Joseph de Maistre, qu'il compara malignement à une oraison funèbre; puis il s'étentendit longuement sur les œuvres de madame de Staël et de Chateaubriand, ayant en elles une puissance active, créatrice, qui, bien que sous des formes littéraires, favorisent les espérances que font naître les institutions nouvelles.

Malgré l'objet différent de chacun des trois cours, on est frappé de la communauté des idées essentielles qui y sont exprimées. Le philosophe, l'historien, le littérateur, portant leurs regards vers l'avenir, s'attachent à prouver l'inévitable nécessité d'admettre la liberté d'examen et celle des cultes, la séparation des pouvoirs civil et spirituel, et le régime constitutionnel garanti par la presse.

A ce système d'affranchissement universel, un parti moins nombreux que celui des libéraux, mais plus réfléchi et aussi tenace, s'appuyant au contraire sur le passé, et rapportant tout au christianisme, s'opposait de tout son pouvoir à la propagation des idées nouvelles. Ce parti, qui, dans ses rêves, ne reculait pas devant l'idée d'nn gouvernement théocratique, avait pris naissance avec la publication des œuvres de Joseph de Maistre, était devenu plus nombreux et plus actif lorsque parut le livre de l'Indifférence de l'abbé de Lamennais, et avait pris une véritable consistance lorsqu'il fut habilement dirigé par les jésuites, sous le règne de Charles X.

Le résumé des trois cours de la Sorbonne, et celui des ouvrages de Joseph de Maistre et du premier écrit de l'abbé de Lamennais, tels sont donc les deux pôles opposés sur lesquels gravitait la France intellectuelle en 1828 et en 1829.

Tandis que d'écho en écho le retentissement des trois cours de la Sorbonne parcourait rapidement les écoles, les salons de Paris, et pénétrait jusque dans les provinces, déjà quelques lecteurs solitaires, dont le nombre augmenta peu à peu, entreprenaient, le livre de de Maistre à la main, une espèce de voyage de découverle. Mais, mal- * gré toute la souplesse de la doctrine éclectique, il était difficile de croire qu'à laide de ce système, de fusion on pût jamais établir l'harmonie entre des extrêmes tels que le gouvernement constitutionnel et une théocratie. Aussi rien de semblable n'eut lieu; au contraire, le résultat le plus positif des principes théocratiques jetés en avant fut d'ajouter aux complications et aux inimitiés politiques, déjà si grandes, un nouvel élément de discorde.

Au milieu de l'agitation générale où l'état de la France jetait alors tous les esprits, les réunions du dimanche, chez Etienne, avaient toujours lieu pendant quelques mois des hivers. Mais ces conversations, de littéraires qu'elles avaient été dans l'origine, étaient devenues presque exclusivement politiques ; et pendant les derniers mois de \ 828 et les premiers de 1829, Duvergier de Hauranne, de Hémusat,Vilet, Albert Stapfer et Beylc (de Stendhal) surtout, dont les opinions démocratiques devenaient de jour en jour plus violentes, ne s'entretenaient guère que des événements politiques de la semaine.

Quoique prenant l'intérêt le plus vif à la situation où

Page 1