VIOLENCE DES PARTIS EN
se trouvait alors la France, Étienne, que son caractère, ses goûts et ses études avaient constamment tenu étranger a. la pratique des affaires, écoutait en silence cette jeunesse rompue déjà aux habitudes parlementaires, et se préparant dans l'intimité à discuter un jour à la tribune les questions politiques les plus épineuses, les plus ai^dentes. Quant au doyen muet de cette assemblée, il ne pouvait que suivre, souvent avec inquiétude pour l'avenir, la vivacité toujours croissante des jeunes tribuns. Mais ils marchaient dans celte voie, poussés par un vent populaire si fort, si violent ; leurs paroles étaient si vives, si passionnées, que toute réflexion faisant obstacle à leurs idées eût été balayée comme la paille par l'ouragan.
Les deux partis en présence, la cour et le peuple, étaient tellement animés l'un contre l'autre, que chacun de son côté eût rejeté toute conciliation avec mépris et indignation. Cette haine devait cependant s'accroître encore, et ce fut le jour où le roi Charles X, qui entourait de sa faveur et de toute sa confiance le prince de Polignac, rappela ce personnage de l'ambassade d'Angleterre et le fît venir à Paris. De ce moment on croisa le fer, et le duel à mort devait finir en 1 830.
Rien n'est plus pénible et plus inutile que d'assister à un combat auquel on ne prend pas une part active. Dès les premiers jours du printemps de 1829, Etienne alla s'établir à Fontenay-aux-Roses, dans l'intention de se livrer à l'étude et de surveiller l'éducation de ses neveux.
A deux lieues de la grande ville, il semblait que l'on fût transporté dans un autre monde. Au nom de Polignac, qui retentissait dans tous les coins de la capitale, avait succédé le ramage des oiseaux; et chaque habitant, sans se préoccuper du prochain ministère dont on était menacé, allait tranquillement à ses travaux le malin et en revenait de môme le soir. Là, le calme était complet, et
pendant les premiers mois de sa retraite, Etienne éprouva une espèce de joie passionnée en se laissant aller à ce régime de douce solitude. Jamais, d'ailleurs, il ne s'était autant félicité de ne pas avoir cédé, comme tant d'autres, à l'attrait dangereux de se mêler des affaires publiques. Alors, quoiqu'elles fussent dans un si grand désordre, tant d'hommes, plus ou moins habiles, se flattaient de les régler, qu'Etienne, ayant la conscience de son incapacité en pareille matière, sentait que le plus grand service qu'il pût rendre à l'Étal était de ne pas se mêler de ses affaires. Dès sa jeunesse il s'était fait une si haute idée des solides et nombreuses qualités dont il fallait qu'un homme fût doué pour se présenter comme défenseur de ses concitoyens, comme interprète des lois etsurtout comme législateur, que cette mission lui avait toujours paru au-dessus de ses forces. D'ailleurs, depuis 1789, tant d'exemples lui étaient passés sous les yeux, d'hommes doués de la plus haute intelligence et qui, malgré ce don précieux, avaient fait fausse route et mal gouverné l'État, qu'il s'est toujours tenu sur la réserve. Dans un temps où les institutions eussent été stables, on peut croire qu'Etienne, chargé d'une fonction, l'eût remplie avec zèle et avec honneur; mais quant àprendre l'initiative pour conduire les autres, c'est plus qu'il n'aurait jamais pu faire, car il s'est toujours senti plus disposé à suivre qu'à guider. On a bien assez de répondre de soi.
A la campagne, la solitude studieuse retrempe l'âme et l'esprit. En leur donnant du calme, elle augmente leur force, et c'est ce qu'éprouva Élienne àFontenay- aux-Roses. Quoique déjà âgé de quarante-huit ans, il se sentit intérieurement plus jeune que jamais, et c'est à compter de cette année qu'il entreprit les travaux littéraires qu'il n'a plus abandonnés depuis. Outre de nombreux sujets traités pour le Journal des Débats, il s'appliqua vers ce temps à
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des lectures fréquentes, à de longues recherches, et à faire une foule de travaux préliminaires, pour la composition des différents morceaux destinés à l'ensemble de l'histoire delà Renaissance. Le premier travail qu'il acheva fut sur la vie et les voyages de Marco Polo. Ce fut aussi vers ce temps qu'il commença la traduction de la Vita nuova de Dante, qui ne fut publiée que bien des années après.
Tandis que ces heures d'étude et de repos s'écoulaient si doucement, la tourmente politique n'avait pas cessé d'agiter Paris, et tout annonçait que cette suite d'orages qui s'amoncelaient depuis longtemps allait faire éclater le plus grand et le plus terrible.
La session législative, qui n'avait satisfait personne, était close ; et quelques jours après, M. de Martignac et ses collègues, ayant donné leur démission, le 8 d'août, le roi Charles X confia au prince de Polignac les fonctions de ministre secrétaire d'État au département des affaires étrangères. C'était presque l'annonce d'un coup d'État; aussi, serait-il difficile de se faire une idée de la commotion électrique que l'apparition de ce nouveau ministère fit éprouver aux libéraux de toutes les nuances. Ils y virent un défi porté a la nation par la cour. Toute la presse jeta un cri d'alarme et d'indignation, et de ce moment, la défiance qu'inspirait le gouvernement se changea en haine implacable.
Mais de tous les reproches que cet événement fit éclater, de toutes les prédictions terribles que l'apparition du prince de Polignac fit prodiguer, ce furent les paroles qu'on lut dans le Journal des Débats le lendemain même de la nomination de ce personnage au ministère, qui produisirent la sensation la plus profonde. Cet article, d'une trentaine de lignes, se terminait ainsi :
«... Que feront-ils, cependant (les ministres)? Irontils chercher un appui dans la force des baïonnettes?
Les baïonnettes, aujourd'hui, sont intelligentes; elles connaissent et respectent la loi. Incapables de régner trois semaines avec la liberté de la presse, vont-ils nous la retirer? Ils ne le pourraient qu'en violant la loi consentie par les trois pouvoirs, c'est-à-dire en se meitant hors la loi du pays. Vont-ils déchirer cette Charte qui fait l immorlalilé de Louis XVIII et la puissance de son successeur? Qu'ils y pensent bien! La Charte a maintenant une autorité contre laquelleviendraientse briser tous leselïorts du despotisme. Le peuple paye un milliard à la loi; il ne payerait pas deux millions aux ordonnances d'un ministre. Avec les taxes illégales naîtrait un Hampden pour les briser. Hampden! faut-il que nous rappelions encore ce nom de trouble et de guerre — Malheureuse France! malheureux roi! »
Ces paroles furent accablantes, lues surtout dans un journal estimé pour sa modération, et dont la rédaction était dirigée par Berlin aîné, dévoué, depuis 1799, à la cause de la monarchie et à la famille des Bourbons, pour la défense desquelles il avait été frappé d'exil sous le Directoire, sous le Consulat, et privé de la propriété de son journal pendant le régime impérial. N'avait-il pas, d'ailleurs, été un des premiers à saluer les Bourbons à leur rentrée en 1814? Mais tout était bien changé en 1829, et les Chateaubriand, les Royer-Collard, les Ilyde de Neuville et bien d'autres, qu'une communauté d'opinions faisait marcher de front avec les frères Berlin à l'aurore de la Restauration, se trouvaient encore unis d'opinion à son déclin.
L'article du Journal des Débats blessa la cour, irrita le ministre. L'écrit fut déféré à la police correctionnelle. Celui qui l'avait composé, E. Becquet, obéissant à la générosité de son cœur, courut au greffe se déclarer l'auteur de l'article, et fut englobé dans le procès. Cette cause attira