‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 155 sur 201 · PROCÈS DE BERTIN AINÉ · texte numérisé non relu

PROCÈS DE BERTIN AINÉ

une foule immense au tribunal, et parmi ceux qui y assistèrent on distinguait le duc de Chartres, depuis duc d'Orléans, le général Baudrand, MM. Viennet, Guizot, Cousin et d'autres personnes distinguées. Berlin l'aîné et Becquet étaient placés en face du tribunal, et assistés par M. Dupin aîné et M. Sylvestre de Sacy, l'un des principaux rédacteurs du Journal des Débats. L'affluence des curieux était telle dans la salle que l'on ne put commencer l'audience que quand plusieurs personnes, qui se sentaient près d'étouffer, crièrent qu'on les fît sortir pour respirer plus à l'aise. L'avocat du roi, M. Levavasseur, soutint l'accusation d'offense à la personne du roi. Bertin l'aîné assuma sur lui la responsabilité de l'article, en disant qu'il y avait fait des changements et des corrections. Cependant, malgré le plaidoyer éloquent de M. Dupin, le tribunal, après avoir renvoyé Becquet des lins de la plainte, condamna Bertin aîné, à six mois de prison et à cinq cents francs d'amende, arrêt qui fut entendu, puis reçu dans toutes les galeries du palais avec un morne silence.

Cette condamnation, suivie de quelques autres prononcées dans le même sens, ne firent que rendre les attaques de la presse libérale plus vives à Paris, plus fréquentes en province. Sur tous les points de la France, les députés, menacés d'une dissolution prochaine de la Chambre, étaient rentrés dans leurs foyers, où ils disposaient leurs commettants a organiser une forte résistance aux actes de la nouvelle administration. Le général la Fayette, chef naturel de cette opposition, était parti de Paris quelques jours avant la nomination du prince de Polignac, dans l'intention de s'assurer des dispositions de certains départements. Déjà il était passé par quelques villes de l'Auvergne, où on lui avait offert des banquets, lorsque arrivé au Puy-en-Velay, on y reçut la nouvelle du changement de ministère au 8 août. À ce nom de Polignac, on opposa

celui de la Fayette; et le vieux général poursuivit avec d'autant plus de confiance son voyage, qu'il reçut des ovations depuis Grenoble jusqu'à Lyon. Cette marche de la Fayette en France, qui eut tous les dehors d'un triomphe, devint le sujet d'un écrit tiré à cent mille exemplaires f.

A quelque temps de là, plusieurs journaux publièrent le prospectus de Y Association bretonne, pour le refus de l'impôt. La plupart subirent des condamnations, et, quinze jours après, le roi accorda au prince de Polignac le titre de président du conseil des ministres.

Cependant Bertin aîné en avait appelé de la sentence prononcée contre lui quatre mois avant, et sa cause était portée de nouveau devant la Cour royale de Paris, présidée par M. Séguier*. A ce second procès, l'afïluence des curieux fut plus grande encore qu'au premier; et si la plupart de ceux qui y assistaient attachaient à son issue un intérêt politique, il y en avait une partie composée des parents et des nombreux amis de Bertin aîné, qui attendaient aussi avec anxiété le jugement définitif qui allait être prononcé pour ou contre ce courageux vieillard. L'avocat général soutint vivement encore l'accusation ; mais, après un éloquent plaidoyer où M. Dupin rappela l'attachement des Bertin à la monarchie légitime, les efforts courageux qu'ils avaient faits, les condamnations qu'ils avaientsubiesdepuisleurjeunesseen soutenanteettecause, Berti n aîné se leva. A la vue de cette figure vénérable, de ces cheveux blancs qui ombrageaient un front calme; à l'aspect de ces traits qui, malgré le grand nombre des années, avaient conservé toute l'énergie de la jeunesse, il se lit un respectueux silence. Bertin prononça alors un dis-

* Voyage de la Fayette en France, précédé de sa vie et orné de son portrait.

2 24 déc. 1820.

HERTIN AÎNÉ ACQUITTÉ 409

cours qu'il termina ainsi : « Je ne sais si ceux qui

se croient sans doute plus dévoués que moi au petit-fils de Henri IV rendent un grand service à la couronne; je ne sais s'il est bien utile que des royalistes qui ont subi les peines de la prison pour la royauté les subissent encore au nom de cette même royauté; mais enfin, messieurs, si, par impossible, mon défenseur n'était pas parvenu à vous faire partager sa conviction et la mienne, j'ose me flatter que, d'après le peu de mots que je viens d'avoir l'honneur de vous adresser, aucun de vous, aucun de ceux qui m'entendent, ne pourra croire qu'arrivé au terme prochain d'une pénible carrière, j'aie sciemment voulu offenser, outrager, insulter celui qui fut toujours l'objet de mon respect, j'allais presque dire de mon culte. »

La délibération fut longue, et lorsque le premier président Séguier eut donné lecture de l'arrêt de la Cour royale qui déchargeait Bertin aîné des condamnations prononcées contre lui, l'auditoire, tenu dans un état pénible de compression par l'attente du jugement, se laissa aller à toute l'effusion de sa joie, qui se communiqua rapidement dans le palais et jusque dans les rues. En effet, c'était une victoire pour la cause libérale, une défaite pour le ministère.

A ce sujet, Etienne croit devoir reproduire ici une des notes qu'il avait l'habitude d'écrire le soir lorsque quelque événement l'avait frappé. Il revenait de Paris, l'esprit tout préoccupé de l'état moral où il avait trouvé la grande ville; rentré dans sa solitude, il traça comme malgré lui ce qui suit : « Fonlonay aux-Roses, 1er décembre 4829. — Depuis l'ordonnance du mois d'août qui a établi le nouveau ministère du prince de Polignac, de Labourdonnais, de Bourmont, etc., dont les opinions et la politique sont uliramonarchiques, tous les esprits en France s'attendent à une contre-révolution. Cet acte du roi pourra lui

coûter cher, car la masse de la population, déjà assez mal disposée à son égard et envers sa famille, semble regarder cet événement comme le signal d'un changement futur et môme assez prochain de dynastie. C'est du moins sur ce ton et avec la plus grande liberté que Ton s'exprime à Paris dans les salons les mieux fréquentés; là, il y a un an, on ne parlait encore qu'avec respect du roi et de la famille des Bourbons. Mais tout est changé pour eux; et comme il n'est ni dans leur nature ni en leur puissance d'agir vigoureusement, beaucoup de personnes les regardent comme perdus. Tous les journaux qui ne sont pas aux gages du ministère ou de la congrégation jésuitique, ce qui est tout un, dit-on, blâment unanimement l'ordonnance royale, et accablent de reproches les ministres qui l'ont contre-signée. Le rédacteur du Journal des Débats a été condamné en punition d'un article où l'on prétend qu'il a insulté le roi. Sept ou huit conseillers d'État ont donné leur démission, et M. de Chateaubriand s'est démis de son ambassade à Rome. En somme, l'éloignementpour la famille des Bourbons, est porté à son comble, et cette disposition seule, abstraction faite des fautes commises par le roi, suffit pour la conduire à une perle certaine. Personne ne paraît plus douter d'une déchéance, mais quel sera le successeur? Voilà la question. Sera-ce le duc d'Orléans ? le roi de Rome ? Nescio, et personne n'en sait plus que moi. »

Par la nature de ces réflexions écrites il y a trente-neuf ans par un homme très-attentif aux événements publics, mais resté toujours en dehors de la politique activa, ou peut se figurer combien le gouvernement de Charles X était devenu impopulaire et à quel degré de violence les discussions dans la Chambre et la polémique journalière des feuilles publiques étaient portées. Dans le monde même, les inquiétudes sur l'avenir, les questions poli-

Page 1