GOUVERNEMENT IMPOPULAIRE EN 1829 4M
tiques ramenées sans cesse dans la conversation, rendaient tristement orageuses des sociétés si agréables quelques années avant. Quant aux réunions du dimanche, où les discussions politiques étaient naturellement devenues le sujet constant des entretiens, Etienne, pour avoir un peu de repos d'esprit, résolut, malgré la rigueur de l'hiver de 1829 à 1830, de le passer à Fontenay-aux-Roses.
Rendu à une solitude presque complète, Élieane se livra avec une ardeur nouvelle aux travaux préparatoires qu'exigeait la composition définitive de l'ensemble de son travail sur la Renaissance. A ces études, emploi principal de son temps, il entremêlait des lectures propres à le distraire de ses préoccupations habituelles. Parmi celles de ce genre, il en est une que le hasard lui procura dont il croit devoir faire mention ici. Quoique la bibliothèque d'Etienne fût assez bien fournie, il s'en fallait bien cependant qu'elle contint tous les livres indispensables à ses recherches ; mais, grâce à une permission du ministre et à la complaisance toute amicale des conservateurs et des employés de la Bibliothèque royale, il obtenait là les ouvrages qui lui manquaient. Un jour que, venu de Fonlenay à Paris pour faire un emprunt de cette nature, il attendait près du bureau l'ouvrage qu'il avait demandé, il prît machinalement un volume qui se trouva sous sa main et l'ouvrit. Le texte était anglais et portait pour titre : Antar, roman bédouin traduit de l'arabe par Terric Hamilton. La personne alors présente au bureau était précisément un orientaliste, M. Dubeux, auquel Etienne demanda quel était cet ouvrage. — Je vous avouerai à ma honte, répondit-il, que je ne le connais pas. Est-ce un livre réellement composé en arabe ou un roman fait de nos jours à plaisir? Je l'ignore. Mais vous, ajouta-t-il, qui êtes un curieux, un lecteur infatigable, emportez-donc ce volume pour nous dire ce qu'il
est. » Etienne joignit donc Antarau livre qu'il était venu chercher, et retournaen toute hâte à Fontenay-aux-Roses, plein d'impatience de savoir ce qu'était ce roman bédouin.
A peine arrivé, il en entreprit la lecture qu'il continua pendant la nuit et ne termina qu'au jour. Mais ce roman chevaleresque, cette composition, outre son allure poétique, renferme une action dramatique du plus vif intérêt, qui, ne faisant que se nouer à la fin du volume, laissa le lecteur en proie à une vive curiosité.
Ce volume était le seul que possédât la bibliothèque royale. Étienne l'eut à peine dévoré, qu'il reprit le chemin de Paris, courut à la librairie étrangère, et pria Baudry d'écrire sur-le-champ, à Londres, pour qu'on lui envoyât, le plus promptement possible, non-seulenonment le premier volume déjà connu, mais tout ce qu'il y aurait de publié de la traduction anglaise d'Antar. Dix jours d'attente avant d'avoir réponse parurent bien longs à Élienne, qui enfin reçut tout ce que le traducteur anglais a publié, compris en quatre volumes*. Après la lecture des trois derniers, aussi originaux, aussi intéressants que le précédent, il fallut encore rester sur sa curiosité, car ces quatre volumes ne forment, comme on l'a appris depuis, que le tiers de tout le roman. Cependant il était déjà possible de se faire une idée de l'ensemble de l'ouvrage, surtout de son importance. Toutefois, se défiant du charme causé par une première lecture faite si rapidement, Étienne, voulant asseoir son jugement et mettre cette composition à une épreuve sérieuse, prit le parti de consacrejr deux heures de chaque jour à la traduction en rançais de deux des plus important épisodes de ce roman, se proposant, par la pubication de cet essai, de
1 Antar, a bedoueen romance, translated by Terrick Hamilton. h vol. in-8<>, London, Joh. Murray, 1820.
TRISTES PRÉVISIONS. — ANTAK 413
faire connaître au public une composition arabe des plus curieuses, et surtout d'éveiller l'attention des orientalistes sur un ouvrage dont on connaissait à peine le nom en Europe. Mais la gravité et la fréquence des événements politiques, pendant les premiers mois de Tannée 1830, faisaient jouer un assez triste rôle à la littérature, et cette publication fut ajournée1.
En effet, le grand orage qui grondait depuis si longtemps était près d'éclater; aussi Etienne se livrait-il avec plus d'ardeur à ses études chéries, quoique de graves pressentiments l'avertissaient qu'il faudrait bientôt les abandonner. Pendant la portion de la journée et de la nuit où il consultait ses livres et tenait sa plume, une espèce d'ivresse suspendait les préoccupations que faisaient naître en son esprit les événements publics ; mais le matin, à la réception des journaux et des lettres qui lui étaient envoyés de Paris, il avait une ou deux heures sombres à passer, dont l'impression ne s'affaiblissait qu'avec peine. Chaque jour un incident nouveau semblait annoncer pour le lendemain l'éruption du volcan sur lequel on vivait, et souvent les prévisions qui lui venaient de Paris à ce sujet étaient exprimées avec une apparence de calme qui ne faisait qu'augmenter les angoisses de l'attente pour ceux qui vivaient hors du foyer des haines politiques. Le 4 mars 1830, il recevait une lettre d'un de ses amis qui lui parlait, comme témoin, de la séance où le roi avait fait, deux jours avant, l'ouverture de la session législative ; il lui disait : « A l'exception de
4 Ces extraits d'Antar furent cependant publiés peu de jours avant la révolution de juillet 1830, dans la Revue française, dirigée par M. Guizot, recueil qui cessa de paraître immëdatcment après ce grand événement. Quoi qu'il en soit, le but principal d'Étienne fut atteint, car les orientalistes ne cessèrent plus de s'occuper d'Antar.
la promesse qu'a exprimée le roi de venger l'insulte faite au pavillon français parle dey d'Alger, nous autres libéraux n'avons été que très-médiocrement satisfaits du discours de la couronne. Mais tous les assistants ont été singulièrement frappés d'un incident qui peut être considéré comme une prédiction. Au commencement de la solennité, lorsque Charles X montait sur le trône qui lui avait été préparé dans la grande salle du Louvre, son pied s'engagea dans le tapis de l'estrade, et en faisant un mouvement pour éviter une chute, il laissa tomber son chapeau qu'il tenait à la main. Le duc d'Orléans, qui se trouvait auprès de lui, le ramassa avec empressement, mit un genou en terre, et le présenta à Charles X. »
Dans les dernières années que l'on vieig de parcourir, l'importance des événements politiques s'est trouvée tellement confondue avec l'intérêt des questions littéraires, qu'il a fallu faire marcher les deux sujets de front. Cependant Etienne s'abstiendra de signaler les nouvelles tempêtes que (irent naître dans la chambre des députés le vote de l'adresse qu'il fallait présenter au roi en réponse à son discours; on en apprendra les détails dans les journaux du temps. Il suffira de dire que du côté du roi et du ministère, dont le pouvoir allait toujours s'afïaiblissant, comme de celui du parti libéral, devenu plus puissant et plus entreprenant de jour en jour, tout était préparé pour une lutte terrible qui devait être la dernière.
Cependant, avant qu'elle s'engageât, quelques jours glorieux devaient encore briller pour la France. Un beau fait d'armes, un grand événement destiné à avoir les plus heureux résultats pour la France et pour toutes les nations civilisées de l'Europe, venait d'êlre accompli en moins d'un mois. La flotte française, partie de Toulon le 25 mai, avait opéré le débarquement en Afrique de
PRISE d'àLGER. — LES ORDONNANCES. 415
l'armée composée de dix mille hommes, sous le commandement du général de Bourmont, et le 5 juillet, la ville d'Alger était au pouvoir des Français. Mais à peine vingt jours étaient écoulés depuis que Ton avait appris cette subite et importante conquête, que le ministère Polignac lançait les trois fatales ordonnances qui firent expulser les Bourbons de la branche aînée.
Le 26 juillet au matin, tous les habitants de Fontenayaux-Roses, paysans et Parisiens, étaient dans la grande rue, plongés dans la stupeur et répétant avec plus ou moins d'intelligence du fait : <' Les ordonnances ont été lancées hier!!! » Etienne rencontra là le jeune Farcy, qui lui confirma la nouvelle et ajouta qu'il partait pour Paris. Étienne, ayant déjà pris la môme résolution, proposa au jeune professeur de faire route ensemble, ce qui fut accepté. Pendant les courts instants que le pauvre solitaire passa chez lui pour se préparer, mille sentiments divers vinrent l'assaillir. Son premier mouvement fut de mettre en ordre ses livres courants et les papiers qui couvraient sa table de travail ; mais il lui sembla que ce serait en quelque sorte consentir à un exil. Il laissa donc tout dans l'état où il était, très-impatient d'aller trouver sa famille dans ces graves circonstances. Mais, près de s'éloigner de cette retraite paisible où il ne savait pas quand il rentrerait, et dont en effet il est resté absent pendant plus d'une année, il éprouva une profonde émotion en jetant un dernier regard sur ces livres, sur ces murs chargés de tant de souvenirs, et sortit brusquement pour aller rejoindre Farcy.
Ils partirent. Jamais le jour n'avait été plus pur et le soleil plus ardent. En traversant la plaine à grands pas, les deux voyageurs n'échangèrent que peu de paroles pour s'élever contre l'obstination du ministère, qui se rendait responsable du sang qui allait infailliblement
couler. Entrés à Paris et parvenus jusqu'à l'Observatoire, ils prirent des directions différentes. En se quittant, le jeune professeur dont la figure était altérée, dit : « Adieu, je vais chez un ami où je trouverai sans doute des armes. • C'était la dernière fois qu'Étienne le voyait. Trois jours après, débouchant de la rue Saint-Nicaise dans le Carrousel, au milieu d'une colonne de citoyens armés qui se portaient vers le château des Tuileries , il fut frappé d'une balle dans la poitrine et ne survécut que peu d'instants à sa blessure.
Les trois terribles journées de juillet avaient donné gain de cause au parti libéral, Charles X se réfugiait en Angleterre, et le duc d'Orléans, nommé d'abord lieutenant du royaume, conseillé par le général Lafayette, avait accepté le titre de roi des Français en promettant de faire exécuter rigoureusement la Charte. Parmi les libéraux constitutionnels, il y eut des démonstrations sincères de joie et même d'enthousiasme ; mais dès les premiers jours de l'avènement de Louis-Philippe au trône, les libéraux républicains exprimèrent avec une aigreur menaçante, la colère sourde qu'ils éprouvaient de n'en avoir pas fini de ce coup avec la monarchie. Cette faction, plus puissante par son activité que par le nombre, devint, dès les premiers jours du gouvernement de juillet, l'un des éléments délétères qui devaient le miner pendant les dix-sept ans de sa durée. Quant au parti opposé, celui du prince dé-