LES TROIS JOURNÉES. — FARCY
trôné, les légitimistes, ainsi que sous le premier Napoléon, boudèrent, se tenant cois chez eux, attendant, selon leur usage, que le parti révolutionnaire continuât et achevât une besogne dont ils se flattaient de recueillir le profit. Un seul acte violent fut tenté par un légitimiste dans les premiers jours du règne de Louis-Philippe. Le prince, voulant faire prendre à la royauté nouvelle les allures populaires qu'elle affecte, même dans quelques monarchies des plus absolues, comme en Autriche, où l'empereur parcourt seul les rues et les marchés, Louis- Philippe crut pouvoir donner une preuve de la confiance qu'il avait dans le peuple, en se hasardant à pied dans les rues de Paris ; mais il fut bientôt forcé de renoncer à un usage qui blessa les préjugés des badauds de Paris, et mit môme la vie du prince en danger. Entourer le nouveau roi dans les rues, le suivre avec une curiosité niaise, était de la part d'une population qui, peu de jours avant, avait combattu avec un courage inouï pour obtenir un surcroit de liberté et une simplification des habitudes de la cour, une inconséquence dont on aurait peut-être pu avoir raison avec de la persévérance, lorsqu'un événement plus grave, et qui fut comme le signal des douze ou treize tentatives d'assassinat contre la vie de Louis-Philippe, força le nouveau roi de renoncer à cette royauté populaire qu'il voulait établir en France. Un jour que, seul et rentrant à pied au château des Tuileries, il se trouva engagé dans la partie la plus étroite de la rueSaint-Nicaise, détruite aujourd'hui, il fut serré de si près contre le mur par un cabriolet conduit à dessein vers lui par un homme de qualité du parti légitimiste, qu'il s'en fallut de bien peu que le roi ne fut broyé sur la place. On assoupit cette affaire, mais de ce jour, le roi ne sortit plus qu'en voiture qu'il fallut môme entourer bientôt d'une escorte de cavalerie. Ainsi l'idée que l'on avait eue au commencement
du nouveau règne, d'assimiler la royauté à la plus élevée des magistratures, devint inexécutable.
Pour tous les hommes de l'âge d'Etienne, ces tristes manifestations prouvaient combien les quinze dernières années d'expérience du gouvernement constitutionnel avaient fait faire peu de progrès aux masses dans l'art d'user de la véritable liberté. Toutefois la joie, l'enivrement causés par le gain de la grande bataille, ainsi que la satisfaction de s'être débarrassé de la congrégation jésuitique et du pouvoir absolu, entretenaient une ivresse à laquelle on se laissait aller avec d'autant plus d'abandon, que deux heures après la victoire du peuple, on avait vu les commissionnaires de la Banque de France circuler tranquillement avec leurs sacoches sur l'épaule, faisant en toute sécurité leurs recettes et leurs payements dans Paris.
Cependant, après des secousses si violentes et un grand désordre matériel, il fallait bien des efforts pour rétablir le calme. La garde de Paris n'existait plus, l'indiscipline s'était glissée dans les rangs de la troupe de ligne, aussi la réorganisation de la garde nationale dey in t indispensable. Un nombre considérable des habitants de Paris s'y enrôlèrent volontairement, ei bientôt soixante mille hommes armés et en uniformes purent se rendre au Champ de Mars pour être passés en revue par le nouveau roi et recevoir de sa main les drapeaux tricolores.
Étiennc faisait partie de cette armée improvisée, et ce ne fut pas sans émotion qu'il assista à cetie cérémonie plus civile encore que militaire. Le métier de garde national n'était pas nouveau pour lui; quinze ans avant, en 1814, il l'avait exercé dans des circonstances fort dures, et alors que les Parisiens, portant la cocarde blanche, furent forcés de faire, nuit et jour, la police de leur ville avec les troupes russes et prussiennes. Grâce