‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 158 sur 201 · LOUIS-PHILIPPE ROI · texte numérisé non relu

LOUIS-PHILIPPE ROI

au ciel, il n'en était plus ainsi en 1830; le sol de la France était libre, et aux espérances flatteuses que faisait concevoir le gouvernement d'un prince qui avait jugé depuis longtemps le régime constitutionnel le plus propre à établir l'équilibre dans la constitution politique de la France, venait se joindre une joie que Ton peut juger puérile, mais qui n'en fut pas moins profonde, celle de revoir briller le drapeau aux trois couleurs.

Quoique Étienne, parvenu alors à la cinquantaine, ne pût se dissimuler qu'après tant de révolutions dont on s'était toujours promis merveilles, il allait, ainsi que ceux de son âge, faire l'épreuve d'un onzième gouvernement, la cérémonie de la distribution des drapeaux au Champ de Mars lui procura de vives émotions. Cette armée de citoyens, sortie en quelque sorte de dessous lerre ; ce vieil uniforme, cette cocarde tricolore, datant de 1789, signes consacrés, illustrés dans toute ^Europe par la vaillance française, reparaissaient tout à coup dans le lieu même où on les avait portés pour la première fois, quarante ans avant; ce spectacle réveilla aussi dans l'âme des vétérans de cette nouvelle armée de grands souvenirs.

Depuis l'arrivée et le placement des douze nouvelles légions dans l'enceinte du Champ de Mars, jusqu'aux apprêts toujours assez longs du délilé, on resta en station l'arme au pied, pendant deux heures. De son rang, et causant avec quelques-uns de ses jeunes compagnons, Étienne, rapprochant lessouvenirsdelafédérationde1790, dont il avait été témoin, de la cérémonie à laquelle il prenait part en ce moment, leur rappelait les impressions qu'il avait reçues dans son enfance. 11 leur racontait avec quel enthousiasme et quelle unanimité de conviction toutes les classes de la population parisienne, ecclésiastiques, nobles, bourgeois, femmes et enfants, avaient pris part au défoncement du Champ de Mars pour élever

les talus de l'amphithéâtre; il leur disait l'empressement que tous, môme les élégants de Paris, mettaient à manier la pioche, à s'atteler aux camions, pour opérer les terrassements indiqués par les ingénieurs. 11 insistait surtout sur l'élan spontané, sur la foi ardente, on peut le dire, avec lesquels, outre les bataillons des gardes nationales de France dans la force de l'âge, les vieillards au delà de soixante ans et les jeunes gens de quatorze à quinze s'étaient présentés pour former des corps de réserve et prendre part à ce grand acte, à cette fédération, — symbole de la réunion politique des trois ordres de l'État. Trop jeune encore pour faire partie de cette troupe d'adolescents, désignée sous le. titre de régiment Royal- Bonbon, Etienne avait été conduit par son père aux travaux du Champ de Mars pour qu'il y prît part et conservât le souvenir de ce grand événement. Aussi, en racontant ces détails à ses compagnons, Etienne leur désignait la partie du talus à laquelle il avait travaillé. Ces récits, qui intéressaient les jeunes libéraux, réveillaient dans la mémoire d'Etienne mille et mille souvenirs de ce temps déjà si éloigné. « Tenez, leur disait-il, en désignant le toit bombé qui couronne le pavillon central de l'École militaire, c'est sous ce vaste comble que j'ai passé la nuit du 13 au 14 juillet 1790. Mon père, lié avec Le Paute, horloger du roi, avait été invité par lui, ainsi que ma mère et moi, à venir voir la cérémonie de la fédération du haut de l'École militaire. Le comble, où était l'horloge, avait été mis à la disposition de celui qui en soignait le mécanisme, et l'immensité de ce local lui avait permis d'envoyer des invitations à près de trois cents personnes. Toute la charpente intérieure était masquée par des draperies ornées de fleurs et maintenues par des rubans aux trois couleurs. Un immense buffet était préparé, ainsi qu'un orchestre, pour le bal qui eut lieu pendant la nuit.

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