‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 159 sur 201 · LA FÉDÉRATION DE 1790. — ETIENNE · texte numérisé non relu

LA FÉDÉRATION DE 1790. — ETIENNE

La cour de l'Ecole militaire devant être libre pour l'arrivée du roi et de sa suite le 1 4 juillet au matin, les personnes invitées par le Paute avaient été averties de se trouver au rendez- vous le 13 au soir. L'assemblée fut des plus brillantes. Les dames, tout en restant fidèles aux modes du jour, avaient eu soin de joindre à quelque partie de leurs vêtements les trois couleurs favorites, et tous les hommes portaient la cocarde nationale à leurs chapeaux. Vers dix heures du soir, on ouvrit le bal qui dura jusqu'au jour.

Malgré l'entrain de cette fête nocturne, la préoccupation du lendemain n'en était pas moins vive, l'incertitude du temps faisant naître d'assez justes appréhensions au sujet de la journée qui allait suivre. Depuis quelques jours le ciel avait des caprices; à l'éclat inconstant du soleil de juillet, succédaient de fortes averses, et ces intermittences de pluie et de beau temps faisaient passer sans cesse les imaginations de la joie à la craiute. Pendant le bal, au milieu de la nuit, quelques hommes, au nombre desquels était le père d'Étienne, impatients de savoir quel était l'état du ciel, parvinrent, par des degrés d'un accès peu facile, jusqu'à la plate-forme du dôme où l'on hisse le drapeau. Etienne avait voulu être de la partie, mais ce ne fut pas sans éprouver une vive émotion, quoique entouré des bras et des vêtements de son père, qu'il se vit sur un espace si étroit, si élevé, et exposé aux intempéries d'une nuit pluvieuse. Outre l'ensemble du Champ de Mars, on apercevait dans des lointains vagues toutes les campagnes environnantes, et dans l'immense étendue du ciel volaient rapidement des nuages isolés qui lançaient en passant de vives ondées. Toutefois, de ce spectacle vague, incertain, l'œil d'Étienne se reportait toujours involontairement vers le Champ de Mars, sur le feu des bivouacs des gardes françaises, dont l'éclat se réfléchissait

dans irois ou quatre grandes mares d'eau formées par la pluie. Cette longue nuit d'attente, car bien avant le jour les talus du Champ de Mars étaient garnis de spectateurs, avait donné à la curiosité publique l'ardeur d'une passion violente. Dès que le jour parut, les batteries placées au bord de la Seine, des deux côtés de l'arc de triomphe élevé en tôle du Champ de Mars, firent feu, et Etienne fut conduit de nouveau par son père sur la plate-forme du dôme, alin qu'il pût suivre tous les incidents variés de cette mémorable journée. « Les historiens vous en ont fait connaître les détails, ajouta Étienne, continuant de s'entretenir avec ses compagnons; niais quoique mon extrême jeunesse s'opposât à ce que je comprisse toute l'importance d'un pareil événement, l'enthousiasme, poussé jusqu'au délire, de toutes les dépulations armées de la France, jurant d'une voix unanime de maintenir le nouvel ordre social qui venait d'être établi, eut quelque chose de si solennel qu'il a laissé dans mon esprit un souvenir qui ne s'effacera jamais. »

Quels que soient les mécomptes qui se succèdent avec le temps, ce que l'on a éprouvé sous l'empire d'un sentiment vrai et fort laisse toujours des traces plus profondes que ce que le raisonnement fait accepter. En 1830, à la distribution des drapeaux, on n'était plus entraîné, comme en 1790, par des espérances de bonheur que n'avait pas encore altérées la triste expérience. Aussi, malgré les bouffées dejoiequi gonflaient momentanément le cœur des libéraux sincères, ce n'était au fond que des joies de reflet, des souvenirs des premiers lempsde la révolution. Quant à Étienne, du milieu du Champ de Mars où il stationnait cette fois avec sa légion, un instinct insurmontable lui faisait diriger sans cesse ses regards vers le sommet de l'École militaire, d'où, quarante ans avant, il avait été témoin de la conliance irréfléchie avec laquelle

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