LA FÉDÉRATION DE
on se précipita dans l'avenir. A cette seconde réunion, bien qu'un ciel pur fût d'un augure plus favorable, et que les aigrettes aux trois couleurs, agitées par l'air, ranimassent les fronts glacés pendant quinze ans par la cocarde blanche, aux souvenirs de l'élan généreux de 1789 se mêlaient ceux de l'époque sinistre de 93 qui avait succédé, et l'on n'était môme pas exempt de crainte sur les dispositions de la populace qui, à ce moment même, demandait la mort des ministres signataires des ordonnances de Charles X. Ce n'était donc plus le temps de l'enthousiasme, expression sincère d'une confiance sans bornes ; tout en 1830 était soumis au calcul dos probabilités.
Sans s'arrêter ici sur les dix-sept années du gouvernement de Louis-Philippe, sous lequel ont été faits par quelques hommes les efforts les plus sincères et les plus habiles pour l'établissement d'une vraie et sage liberté, il ne sera peut-être pas inutile, pour les générations qui nous suivront, qu'un témoin sincère de cette dernière époque, resté étranger aux passions politiques, dise qu'en considérant le besoin réel de liberté que les Français paraissent avoir eu alors, comparé à l'usage immodéré qu'un si grand nombre d'entre eux en ont fait, le libéralisme du gouvernement de 1830 peut passer pour avoir été excessif, puisqu'il a en quelque sorte favorisé les projets d'une foule de gens inconsidérés, pour ne parler que des moins coupables qui, en 1848, ont tout à coup plongé la France dans l'anarchie, sans se douter que le seul remède à ce mal a toujours été la dictafure, et au besoin la tyrannie.
A la suite du grand événement de la révolution de 1830, les habitudes de la vie d'Etienne furent tellement bouleversées pendantplus d'un an, qu'il n'a pu passerpardessus cette époque sans en dire quelques mots. Depuis le mois d'août de cette année, jusqu'en juin de la suivante,
le service incessant delà garde nationale le priva complètement du séjour de Fontenay-aux- Roses. Les émeutes se renouvelaient si fréquemment, la générale retentissait
si souvent dans les rues de Paris, que Ton ne déposait ses armes que pour prendre en hâte de la nourritureet quelque repos. Entre les nombreuses corvées que la garde nationale eut à subir en ce temps furent celles qu'occasionna le procès des derniers ministres de Charles X, dont la populace demandait la mort à grands cris. En ces occasions, le bataillon dont Etienne faisait partie eut pour lâche de s'opposer aux fureurs populaires, et ce ne fut pas sans avoir à surmonter de grands obstacles que Ton parvint à faire évacuer les abords du Luxembourg, où les ministres étaient retenus prisonniers. Après cette rude expédition, la troupe rentra au palais du Luxembourg, pour servir de renfort pendant la nuit à celle qui en avait la garde. Fatigué à la suite des longues évolutions de la journée, Etienne, ainsi que ses compagnons, dormait profondément, lorsque vers une heure du matin, le cri : Aux armes! fit mettre tout le poste de réserve sur pied.
Depuis les trois fameuses journées, aucun des habitués du dimanche ne s'était présenté chez Etienne, et le hasard avait voulu qu'il n'en eût rencontré aucun. Or, la prise d'armes était occasionnée par l'arrivée d'une ronde major; et ce n'était rien moins que le général la Fayette qui venait faire l'inspection des postes. Outre son état-major qui le suivait, deux hommes d'assez mauvaise mine étaient chacun à ses côtés. Coiffés de chapeaux à trois cornes, enveloppés de larges manteaux gonflés, selon toute apparence, d'un assortiment d'armes de différentes espèces, ils paraissaient se tenir sur leurs gardes, en promenant silencieusement leurs sinistres regards sur ceux qui les entouraient. Ces hommes, appartenant à la police, étaient sans doute les gardes du corps du vieux général,
Fi E GÉNÉRAL LA FAYETTE 425
car sa popularité élaildéjà bien diminuée auprès du parti républicain, qui ne lui pardonnait pas d'avoir rétabli une ombre de monarchie, en consentant à ce que Louis-Philippe montât sur le trône. Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires que quelque temps après, pendant le cours tumultueux d'une ovation faite au général, à l'instant où la foule l'accompagnait en traversant un pont, quelques républicains forcenés agitèrent la question de savoir si l'on ne précipiterait pas l'idole populaire dans la Seine .
Au moment où la sombre physionomie des deux gardiens du général attirait l'attention des assistants, Élienne aperçut parmi les ofiiciers d'état-major M. Charles de Rémusat, se tenant à quelque distance de la Fayette. Les regards des deux habitués des réunions du dimanche, se rencontrèrent, et dans le sourire amical qu'ils échangèrent de loin se peignit la surprise de se retrouver en pareil lieu, sous l'habit militaire et dans des circonstances aussi graves, eux qui jusque-là ne s'étaient réunis que pour s'entretenir paisiblement de littérature et de philosophie.
Le service, devenu indispensable par la durée de l'agitation populaire, se prolongea pendant onze mois sans interruption, et ce ne fut que rompu par l'habitude qu'Etienne put faire diversion à ce genre dévie, en ramenant peu à peu son esprilà ses habitudes ordi naires. J usquelà il n'avait eu qu'une teinture de la langue espagnole ; dans les longues heures de nuit passées dans les corps de garde il en fit une étude sérieuse. Ce fut aussi vers ce temps que l'idée de lanouvellede Mademoiselle de Liron commença à poindre dans son esprit, mais sans qu'il interrompît la lecture des ouvrages où il recueillait les documents nécessaires à l'achèvement du travail qu'il méditait sur la Renaissance. Quedc fois, lelendemaind'uneémeutc,
lorsqu'un calme trompeur se rétablissait pour quelques jours, Étienne, se retrouvant au milieu de ses livres et près de sa table de travail, se répétait en dedans de lui-même sa chère devise : « Dulces ante omnia Musœ ! »
A cette époque où le désordre avait fait invasion dans les écoles, la sœur d'Élienne, craigrfant que son fils Eugène Viol!et-le-Duc, âgé alors de seize ans, ne fût forcé de faire partie d'associations dont le but n'était rien moins que rassurant, pria Étienne, son frère, de faire inscrire son fils sur les contrôles de la garde nationale, ce qui fut cause qu'Eugène, qui avait suivi ses études classiqûes près de son oncle à Fonlenay^fit encore à ses côtés l'apprentissage des armes à Paris. Cette épreuve fut dure pour l'un et pour l'autre, et aux jours de certaines émeules, la responsabilité qu'avait prise Étienne, ayant son neveu près de lui, pesa parfois bien gravement sur son âme. Enfin, après onze mois de ce service incessant, grâce à la double considération de l'extrême jeunesse du neveu et de l'âge déjà mûr de l'oncle, on leur accorda un
congé pour une partie de l'année 1831. Etienne, dès l'enfance de son neveu, ayant pris l'engagement de lui faire faire son premier voyage, profita de la liberté qu'on leur avait accordée, pour remplir sa promesse, et il fut résolu que l'on se dirigerait vers le midi de la France. La vocation d'Eugène était plus que jamais décidée en faveur de l'art de l'architecture, et son oncle se proposait de lui faire voir et étudier les précieuses antiquités romaines de nos départements méridionaux.
Il serait impossible d'exprimer la joie qu'éprouvèrent les deux voyageurs, lorsque, débarrassés de l'habit militaire, et pleins de l'espérance de se trouver en plein air, de traverser des plaines et des montagnes, ils s'échappèrent du gouffre de Paris. Ils poursuivirent leur route jusqu'à Clcrmont, le premier point où ils s'arrêtèrent. Tout le