‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 17 sur 201 · LULLIN A ROME · texte numérisé non relu

LULLIN A ROME

Lullin qui l'adoraient, furent obligées de se soumettre aux conseils des médecins et de le laisser partir pour l'Italie. Jusqu'à cette époque, Etienne n'avait encore éprouvé aucun de ces chagrins profonds causés par la perte irréparable d'êtres qui nous sont chers. Ce départ lui en donna le pressentiment; et ce ne fut pas sans la plus vive inquiétude qu'il se représenta son ami malade, s'éloignant de sa famille pour aller habiter Rome où, corn me dit le Poussin dans l'une de ses lettres, il n'y a pas d'amis. Étienne était tout disposé à accampagner Lullin à Rome où il aurait pu l'assister, tout en profitant de son séjour en cette ville, pour se perfectionner dans l'art de la peinture; mais il lui était impossible de s'arrêter un seul instant à l'idée d'un pareil projet. Dans ce même moment, son père, depuis longtemps valétudinaire, sentait son mal s'accroître. A l'idée qui parvint jusqu'à lui, du projet de départ de son fils, il le prit entre ses bras et le conjura de ne le pas quitter, comme s'il eût prévu, ainsi que cela arriva, que sa présence lui deviendrait indispensable à ses derniers moments. Étienne resta donc avec sa famille, et Lullin partit pour l'Italie *.

Dans la jeunesse , quelque profonds que soient les chagrins, l'impétuosité du sang laisse toujours prise aux distractions passagères. La maladie du père d'Etienne rendait bien la maison habituellement sérieuse; mais ce bon père exigeait que ses enfants prissent de temps en temps des récréations. Les plus habituelles consistaient en réunions où ses deux tilles et plusieurs de leurs amies ainsi qu'Étienne et quelques-uns de ses camarades se livraient au plaisir de la danse. Ce genre de récréation avait été provoqué par la complaisance d'un ami de la maison, homme aimable et spirituel, juge à la cour de cassation, et qui,

* Vers l'automne de 1804.

pour talent de société, jouait du violon tout juste assez bien pour entretenir la gaieté d'une jeunesse ardente. Lorsque ces petites fêtes devaient avoir lieu, Etienne élait chargé d'aller inviter le voisin à dîner et à passer la soirée. Ce convive, fort sobre, proposait toujours à la mère d'Etienne, près de laquelle il était placé, de trancher les mets, ce dont il s'acquittait avec une dextérilé remarquable, et qu'il distribuait avec un tact parfait en raison de l'importance et de l'âge de chaque convive. Au choix de ses paroles et des anecdotes qu'il racontait, il eût été difficile de ne pas reconnaître en lui un homme fort spirituel; mais rien, dans ses discours, ne pouvait faire soupçonner qu'il se mêlât d'écrire sur quelque sujet que ce soit.»

Une consultation à propos d'un procès avait déterminé la liaison du magistrat avec les parents d'Étienne, et pendant tout le temps où il fréquenta leur maison, il n'y était connu que comme un homme très-spirituel et le plus gai et le plus complaisant des ménétriers.

Comme il arrive dans les familles, les morts, les mariages et mille accidents imprévus changèrent les habitudes de celle d'Étienne, et le gai magistrat cessa d'y venir. On le perdit même de vue pendant plusieurs années, car ne fut qu'en 1825, lorsque fut publiée la Physiologie du goût, ou Méditation de gastronomie transcendante, qu'Etienne et ses sœurs surent que Brillât-Savarin, l'auteur de ce spirituel ouvrage, était celui qui avait si souvent égayé les jours de leur adolescence.

Il n'y a que dans les temps de révolutions où il se développe des existences telles que celle de cet homme. En 1788, Brillât-Savarin avait été nommé, par le tiers-état du Bugey, député aux états généraux. Opposé aux excès révolutionnaires, il fut proscrit, parvint à sortir de France et se réfugia en Amérique. Arrivé là sans aucune res-

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