MM. VICTOR HUGO ET DE LAMARTINE
la Renaissance el celle de Florence, ce qui ne l'empêchait pas délire attentivement plusieurs productions nouvelles, et en particulier les poésies de Lamartine et de Victor Hugo.
Aux époques de civilisation très-avancée, les poëtes ' qui apparaissent, quelle que soit l'originalité de leur génie, n'échappent jamais à l'influence des idées et des goûts qu'ils trouvent établis. Corneille se ressentit toujours de l'humeur chevaleresque des poëtes espagnols, et plus tard, lorsque le goût de la littérature antique devint général en France, les tragiques grecs échauffèrent la verve de Racine. A l'époque où MM. de Lamartine et Victor Hugo, jeunes encore, éprouvèrent le besoin de faire des vers, un poète étranger, mais de premier ordre, lord Byron, cet homme dont l'âme était gonflée d'orgueil et de rancune, tenait sous son sceptre poétique la plupart des jeunes écrivains français de ce temps. L'enlhousiasme fiévreux qu'il leur inspira fit même passer dans leurs écrits l'expression habituelle d'un certain mépris des hommes et du monde qui en restera l'un des principaux caractères. Il serait sans doute injuste de signaler ces deux poëtes français comme des imitateurs du poëtes anglais, mais involontairement ils ont retenu quelque chose de la manière du chantre de Child Harold. L'auteur des Méditations, lorsqu'il abuse de la faculté de charmer par ses vers pour faire accepter une fable invraisemblable comme celle de son roman deJocelyn; le poëte des Orientales, quand il se laisse aller au dénigrement des différentes classas de la société, dans ses drames, en fournissent plus d'une preuve. La poésie lyrique, qui jette un si grand éclat dans les œuvres de lord Byron, même dans celles auxquelles il a essayé de donner une forme dramatique, ce mode est aussi celui où MM. de Lamartine et Victor Hugo ont le plus complètement réussi, et qui restera le
fondement le plus solide de leur renommée. Ces deux hommes, auxquels on pourrait peut-être adjoindre Béranger, ont donné a la poésie lyrique, restée si timide jusqu'à eux, un essor hardi, tendre ou gracieux qui fera époque dans l'histoire de notre littérature.
Quant au but principal que l'on poursuivit pendant la révolution romantique, celui de donner aussi, mais à force d'art et d'étude, une nouvelle vie au théâtre, on est loin de l'avoir atteint. De tous les essais dramatiques écrits en prose, comme l'avait tant recommandé Beyle, aucun, même des plus spirituels, n'a été présenté pour subir l'épreuve de la scène, et tous aujourd'hui sont relégués dans les bibliothèques où l'on ira les chercher quand le temps sera venu d'écrire l'histoire littéraire de celle époque.
Les tentatives les plus sérieuses pour imprimer un caractère et un aspect nouveaux à la scène française ont été faites par M. Victor Hugo. De 1829 à 1843, il a composé neuf drames, la plupart en vers, dont huit ont été représentés !.
Il est superflu de revenir sur la pièce de Cromwell, si ce n'est pour rappeler que le droit égal accordé au laid comme au beau de comparaître dans les œuvres d'art a cessé de passer pour inattaquable à compter de la révolution de 4830. La représentation A'Hernani avait eu lieu cinq mois avant les trois journées, Etienne y assistait, et fut témoin d'un double spectacle assez étrange, celui qu'offrit la scène, et l'autre que présenta une bonne partie des auditeurs.
1 En 1829, Cromwclt, imprimé seulement ; puis en février 1830, Unnani ; en 1831, Marion de Lorme; en 1832, le Boi s'amuse ; en 1833, Lucrèce Borgia ; même année, Marie Tudor ; en ^835, Angeto ; en 1838, Buy Blas, et en 1843, les Burgravcs,
PREMIÈRE REPRÉSENTATION d'hERNANI 431
Ce drame, avant et pendant les répétitions qui eurent lieu peu de temps avant rooverlure de la session législative par Charles X, avait préoccupé une portion du public, vivement émue d'ailleurs par le cours orageux des événements publics. Non-seulement les amis particuliers de Victor Hugo, mais ceux qui désiraient le triomphe de ses doctrines, considéraient la réussite à'He niant comme le grand et dernier coup porté au système de l'ancien théâtre français. Au jour indiqué pour la première représentation, le 25 février 1830, toutes les places étaient retenues d'avance, et si des amis d'Etienne ne lui en eussent pas cédé une dans leur loge, il lui eût été impossible de s'en procurer. Les personnes avec lesquelles il se trouvait, complètement désintéressées daqs la question qui allait s'agiter, étaient venues là, entraînées bien plutôt par l'habitude d'assister aux premières représentations que pour satisfaire une curiosité littéraire. Exempts de toutes préventions, ces auditeurs, par cela môme, devenaient pour Etienne comme une pierre de touche à l'aide de laquelle 11 pourrait juger des impressions que le drame nouveau produirait sur la portion impartiale de l'auditoire, fort restreinte, il est vrai. Il ne fallut rien moins que l'ensemble du premier acte pour que l'esprit s'accoutumât à la complication romanesque de la fable, à l'étrangeté des sentiments exprimés par les personnages et au langage parfois plus que familier, employé par le poète. Quant à la grande majorité des spectateurs, rompus déjà aux mérites de l'ouvrage par des lectures auxquelles ils avaient assisté , ou préparés par des louanges anticipées faites par les journaux et répandues dans les réunions littéraires, ils prodiguèrent les applaudissements avec une telle furie, que, loin d'admettre une ombre de critique, il ne mirent môme aucune nuance dans les excès de leur admiration Bien plus, ils ne purent
supporter tranquillement le calme de la physionomie de ceux qui ne partagaient pas leur enthousiasme frénétique ; et pour peu que Ton ne battît pas des mains, que Ton ne trépignât pas des pieds à chaque couplet, on était rangé, avec accompagnement de paroles menaçantes, dans la classe des êtres idiots, stupides.
Un assez grand nombre d'hommes d'esprit et de lalent, quelques-uns même qui ont justement conquis les derniers honneurs académiques, objet de leurs plaisanteries il y a trente ans, concouraient au succès turbulent d'Hernani. Que pensent-ils aujourd'hui de cet ouvrage et de l'enthousiasme, factice ou sincère, qu'ils ont fait éclater en l'écoutant pour la première fois au théâtre? Quelques mémoires posthumes donneront peut-être un jour le secret de celte comédie.
Quant à M. Victor Hugo, il était de bonne foi quand il écrivit la préface de Cromicell. Il croyait en lui, en sa doctrine, et était certain d'avoir reçu la mission de réformateur de la scène française ; l'ardeur avec laquelle il a composé ses huit drames en est la preuve. Mais il s'est abusé, et en comparant l'ensemble de ses poésies lyriques à ses pièces de théâtre, le premier lot est infiniment supérieur au second. En effet, ce poète dit toujours mieux et avec une verve plus franche et plus riche, quand il exprime ses propres sentiments et parle pour son compte, que lorsqu'il se fait l'interprète des passions des autres. La faculté de s'oublier soi-même, pour s'assimiler à un personnage dont on doit contrefaire les sentiments et jusqu'au langage, est un don naturel que l'art ne remplace jamais.
Dans les drames de M. Victor Hugo, la fable, ordinairement romanesque jusqu'à l'invraisemblance, se déroule péniblement; le caractère, les passions qu'il prête à ses personnages, presque toujours conventionnels, n'ont ja-