RACHEL. — M. DE LAMARTINE
mais cette aisance qui résulte d'une imitation simple et vraie de la nature. Enfin rabaissement, le dénigrement de la pauvre espèce humaine, auquel le poëte s'est laissé entraîner par l'idée malencontreuse de donner une énergie et une importance excessives à la laideur, fatigue, attriste le spectateur, qui ne trouve pas une compensation suffisante dans des couplets isolés de beaux vers, où l'auteur, la plupart du temps, s'empresse de substituer ses idées propres à celles de ses personnages.
Cependant, malgré ces défauts reconnus même par les partisans du système dramatique d'Hugo, le public n'est pas resté indifférent à ces essais, et les théâtres de Paris et des provinces les ont produits sur la scène pendant l'espace de quatorze ans, épreuve assez longue pour que les innovations théâtrales qui y ont été introduites eussent été décidément acceptées, si, comme on s'en était flatté, elles eussent répondu à un besoin intellectuel nouvellement développé dans le public.
Mais quelque fondées que puissent être certaines critiques dirigées contre la régularité et l'allure habituellement pompeuse de notre ancien théâtre, il faut croire que ces défauts, reprochés même à Corneille et à Racine, ne contrarient pas les Français au point de les rendre insensibles aux beautés de nos deux grands tragiques, puisqu'il a suffi qu'une pauvre petite fille, que cette Rachel si admirablement douée comme comédienne, devînt tout à coup véritable et digne interprète de ces deux poètes, pour que leurs ouvrages reprissent leur éclat et tout le charme de la nouveauté. La question relative au théâtre était donc jugée, et Corneille ainsi que Racine n'étaient ni vieillis ni surpassés.
Tandis que ces laborieux, mais vains efforts étaient tentés pour rajeunir notre scène, M. de Lamartine, sans s'appuyer sur un système préconçu, obéissait simple-
ment à l'heureux don qu'il a reçu d'exprimer en beaux vers ses passions , ses doutes , ses espérances. Il les analyse môme avec une telle pénétration d'esprit, les exprime dans un style et avec un choix de pensées si élevés qu'il fait accepter jusqu'aux fables invraisemblables qu'il invente. Mais, avant tout, M. de Lamartine est un poêle lyrique. Il se scrute, il s'étudie, souvent même il s'admire; et les êtres qu'il met en scène ne sont que des miroirs où vont se réfléchir ses sentiments, ses idées favorites et jusqu'à sa personne.
Parmi les écrivains qui se sont fait connaître à l'aurore du romantisme (1819), il s'est toujours montré le plus indépendant, parce qu'il n'a pas cessé de suivre le cours de ses idées, d'obéir au naturel propre de son génie, à la spontanéité de ses impressions. Cette heureuse disposition, admirablement développée dans ses Méditations, l'a fait proclamer tout d'abord un grand poëte. Mais, outre les qualités qui lui ont valu ce titre, l'indépendance de l'esprit et du talent est une de celles qui ont garanti cet écrivain d'un des grands travers des auteurs ses contemporains, qui prétendirent opérer une révolution radicale dans notre littérature à force d'étude et d'art. Pour lui, il a toujours dédaigné de faire de l'art pour l'art, de chercher la couleur locale, et surtout de s'épuiser sur ces études archéologiques qui ont desséché le cerveau de tant d'écrivains et d'artistes de nos jours. C'est ainsi que, restant maître de sa pensée, et laissant le soin de lire le Phédon à ceux qui veulent absolument connaître les moindres circonstances de la mort de Socrate, poêle de son temps et pour son temps, de Lamartine s'est emparé de ce sujet avec l'idée de le traiter librement, comme il le dit lui-même, « en y faisant sentir une philosophie plus avancée dans les paroles du sage Athénien, et comme un avant-goût du christianisme. »