M. VICTOR HUGO A BIÈVRE
Il est peu de personnes qui n'aient eu l'occasion de connaître, ou au moins de rencontrer leurs contemporains célèbres. Cependant Etienne n'a même jamais aperçu madame de Staël, et MM. de Lamartine et Victor Hugo jouissaient depuis longtemps déjà de leur célébrité lorsqu'il les vit pour la première fois.
C'est vers 1839 qu'il eut l'occasion de se trouver avec l'auteur A'Hemani, à Bièvre, chez Bertin aîné. Victor Hugo était alors dans tout l'éclat de sa gloire, sa présence était un événement là où il était, et l'on écoutait avec une attention respectueuse toutes ses paroles. Comme de coutume, le dîner fut très-gai chez l'aimable directeur du Journal des Débats, et lorsqu'on quitta la table pour passer au salon, l'entrain des convives devint plus vif encore. Tous parlaient à la fois et très-haut, lorsque Victor Hugo, conservant sa gravité, annonça qu'il allait faire une expérience curieuse, ce qui commanda le silence. Prenant alors un fil à l'extrémité duquel il attacha un poids léger, le poète appliqua l'autre bout de ce fil à son front. Puis, faisant un effort de volonté, dit-il, il mit le poids en mouvement et lui fit décrire un mouvement circulaire dans la forme d'un chapeau. L'étonnement alla jusqu'à l'admiration, et chacun des assistants, désirant éprouver la force de sa propre volonté, s'arma d'un fil aplomb, se courba vers son chapeau placé à terre, et fit effectivement tourner la petite boule, mais avec moins d'impétuosité que Victor Hugo. Un latiniste s'écria alors : «Virgile l'avait bien dit : Mens agitât molem, » et la réalité du phénomène fut reconnue.
Au premier moment, Etienne ne put s'empêcher de sourire à la vue de cette société de gens d'esprit devenus muets et sérieux, tous le front incliné vers leur chapeau. Mais en retournant à Fontenay-aux-Roses , pendant la roule, le diable de phénomène lui trotta dans la cervelle
et ne pouvant croire que tous les gens de mérite qu'il quittait, fussent la dupe d'une illusion, à peine rentré chez lui, il s'arma d'un fil aplomb et passa une partie de la nuit à lui imprimer un mouvement circulaire. Il faut qu'Étienne l'avoue : l'espoir de régulariser les effets de ce prétendu phénomène, et d'en trouver des applications, devint une idée fixe pour lui. Dominé par l'opinion émise par Victor Hugo que la volonté avait action directe sur la matière, pendant plusieurs mois, en concentrant les efforts de sa volonté sous prétexte d'en augmenter la puissance, il en arriva à se donner des maux de téte qui le décidèrent enfin à prendre l'avis des savants, ce qu'il aurait dû faire le lendemain dudînerdeBièvre. Le jeune M. Foucaut, rédacteur du Journal des Débats, et Magendie, qu'Etienne fréquentait, lui démontrèrent que ce mouvement, imprimé en apparence par la volonté, ne l'était effectivement que par l'agitation involontaire de la personne qui tient le fil; vieille illusion donnée depuis plus de trois siècles, pour un phénomène, mais qu'il faut laisser dans la catégorie de ceux que produisent les prestidigitateurs.
Quant à M. de Lamartine, sans l'avoir vu, Étienne connaissait sa physionomie, par la gravure du portrait de F. Gérard, et il ne le vit pour la première fois qu'en \ 848. Étienne en a conservé fidèlement la mémoire : c'était le jour où le peuple de Paris, parti en armes de l'hôtel de ville, s'élançait comme un torrent, vers l'arc de triomphe de l'Étoile. Étienne se trouvait h l'angle formé par le boulevard et la rue de la Paix, regardant, non sans anxiété, défiler cette immense et formidable armée populaire, lorsqu'il aperçut et reconnut tout à coup M. de Lamartine, marchant d'un pas assuré et avec une physionomie calme, puis s'arrétant à l'angle du trottoir, dans l'intention sans doute de s'assurer du maintien de l'ordre