‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 165 sur 201 · M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

M. DE LAMARTINE

parmi les cohortes qui se succédaient avec rapidité. Sa- . tisfait, à ce qu'il sembla à Élienne, de la tenue du peuple, lç poëte, en s'éloignant, s'avança vers la rue de la Paix et disparut dans la foule.

A l'aspect de cette espèce de fête, véritable émeute muselée, du milieu de laquelle éclatait la joie des vainqueurs, tandis que les vaincus étaient plongés dans une mer d'incertitudes en pensant à l'avenir, Etienne, repassant dans son esprit les espérances si brillantes d'un temps déjà bien éloigné, les comparait à la réalité des mécomptes que le nombre des années a de jour en jour rendus plus amers. Là, à cet angle de la rue de la Paix et à la vue des saturnales politiquss de 1848, involontairement sa pensée remonta avec tristesse, à l'époque de 1830, où l'on put encore espérer de voir régner l'ordre et la liberté, et enfin jusqu'à cette mémorable fédération de 1790, lorsque la France, mue par un sentiment sincère et unanime, crut, à l'aide de ses institutions nouvelles, entrer dans une ère de bonheur dont elle est si loin aujourd'hui.

Dans ce livre de souvenirs, la précision des dates est évidemment moins importante que l'enchaînement des faits et des idées. Prenant donc pour champ, dans ce chapitre, la période de temps comprise entre 1830 et 1838, Étienne, dont le séjour à Fontenay-aux-Roses. a été plus habituel pendant ces années, rappellera, sans s'astreindre

rigoureusement à Tordre chronologique, quelques douces amitiés qu'il a contractées dans ce pays, les opinions parfois étranges qu'il eut l'occasion d'y entendre professer, les solides entretiens scientifiques et littéraires dont il a cherché à tirer profit, puis la triple plaie du choléra, des émeutes et des douleurs de famille dont il s'efforça d'éloigner les images en imposant sans cesse à son esprit un travail nouveau.

A la moitié de la roule bordée de noyers qui conduit de Fonlenay-aux-Roses à Sceaux, on aperçoit sur la droite un groupe d'habitations situées entre un petit jardin et un vaste enclos où l'on cultive une pépinière. Devant le jardin donnant sur la route était alors un banc hospitalier où les passants pouvaient se reposer K

La sœur d'Etienne, madame Viollet-le-Duc, qui venait assez souvent chez son frère pour voir ses deux enfants, avait éprouvé, dès sa jeunesse, des maux d'entrailles qui durèrent jusqu'à sa mort. Supportant avec courage ses souffrances habituelles, elle aimait cependant à faire des promenades dans la campagne, et un certain jour qu'elle avait abusé de ce qui lui restait de forces, arrivée au banc placé à l'entrée de la pépinière, elle s'y assit pour reprendre haleine, avant de gravir la côte assez rapide qui conduit jusqu'à Fontenay.

De son habitation, la maîtresse de la pépinière avait l'œil sur ceux qui venaient prendre place sur le banc. Parfois même, dans les beaux jours et lorsqu'elle était de loisir, elle allait s'y asseoir, et, de là, elle échangeait des paroles amicales avec 1<js cultivateurs ses voisins, distribuait ses aumônes à ses pauvres, et ne manquaifguère d'offrir une place sur son banc aux promeneurs parisiens habitant le pays. C'est là que, forcée de se reposer, la sœur

1 Ces dispositions sont changées aujourd'hui.

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