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LA PÉPINIÈRE DE FONT E N A Y

d'Étienne fut accueillie par madame Billiard, la pépiniériste, qui s'était empressée de venir l'assister. Madame Viollet-le-Duc, remise de sa fatigue, entra en conversation avec la personne qui l'avait si bien reçue, et ces deux dames ne tardèrent pas à reconnaître que des causes analogues altéraient la santé de chacune d'elles. Cette communauté de souffrances établit aussitôt des relations amicales enlre ces deux dames qui, indépendamment d'une pureté d'âme qui les distinguait également, trouvèrent bientôt l'occasion si douce et si nécessaire aux personnes souffrantes, de se soulager de leurs maux en en parlant. A partir de ce moment, Étienne et sa sœur allèrent souvent visiter les habitants de la pépinière, et ils ne sortaient guère de ce lieu sans rentrer à la maison Jes mains chargées de fruits ou de fleurs.

Que d'existence dignes d'intérêt passent et s'éteignent dans les campagnes, mais qu'il serait cependant aussi curieux, et parfois plus utile de connaître que quelquesunes de celles qui jetent tant d'éclat et font tant de bruit dans les grandes villes! Billiard, le possesseur de la pépinière, qui, pendant le dernier tiers de sa vie, était devenu un horticulteur renommé pour son habileté, avait toujours exercé la profession de jardinier, et sa femme, la châtelaine du banc de la pépinière, allait vendre des fleurs à Paris . Tous deux de mœurs pures, laborieux, économes, travaillaient instinctivement à se préparer un avenir auquel il semblait qu'ils ne dussent pas prétendre. Tous leurs moments, les jours mômes de repos, étaient mis à profit par eux. Le mari avait pour talent d'agrément celui de jour du violon; et, tandis qu'il l'employait les dimanches et jours de fêtes à faire danser les gens du village, sa femme, la coupe à la main, se chargeait de faire la recette. La gaieté franche et originale du ménétrier, la grâce modeste de celle qui faisait la collecte, et la bonne

renommée dont ils jouissaient tous deux, leur avait fait acquérir dans le pays une réputation solide d'honnêtes gens qui favorisa leurs entreprises. A peine eurent-ils fait quelques économies, que plusieurs personnes, propriétaires dans le pays, madame de Jussieu et M. Devins, entre autres, leur avancèrent des fonds avec lesquels ils firent Tachât des premières portions de terrain sur lequel ils établirent une pépinière. Par un travail opiniâtre et intelligent, ils purent rembourser les avances qui leur avaient été faites, et, parvenus à ce point, leur établissement ne cessa plus de s'accroître et de prospérer. Une fois propriétaires de l'enclos de la pépinière, l'idée d'une nouvelle spéculation leur vint, et ils bâtirent successivement différents corps de logis destinés à être loués aux Parisiens amateurs de la campagne. Ce fut alors que, pour favoriser le succès de cette nouvelle entreprise, on décora avec art le petit jardin donnant sur la route, et que, près d'une touffe d'arbustes portant des fleurs, on établit le banc hospitalier sur le bord de la route.

Vers 4829, lorsque Étienne et sa sœur commencèrent à fréquenter la pépinière, ce lieu était dans tout son éclat. Les propriétaires, après l'avoir affermé à un jeune horticulteur, se reposaient de leurs .anciens travaux et n'avaient plus d'autre occupation sérieuse que de louer les différents corps de logis, espèce de petit hameau dont ils tiraient une bonne partie de leurs revenus. Quant à Billiard, n'ayant rien perdu de sa gaieté naturelle, il menait presque la vie d'un gentilhomme campagnard. Dans une portion de terrain qu'il s'était réservée, il cultivait des plantes et des fleurs curieuses, soignait avec passion ses mouches à miel ; puis, en automne, devenait infatigable et ingénieux chasseur, soit au tiré, soit à la pipée.

Cependant sa femme, prudente et attentive ménagère, se chargeait, comme il arrive souvent, de l'administration

Mme BILLIARD. - MM. J. RKYNAUD» P. LEROUX 444

des biens acquis, tandis que l'acquéreur jouissait alors paisiblement du fruit de ses longs travaux. Mais l'aisance et le loisir avaient fait développer chez madame Billiard des instincts, des qualités naturelles qui étaient restés endormis pendant les temps laborieux et difficiles de sa jeunesse. Une disposition remarquable à la sociabilité, un goût naturel pour tout ce qui est pur et élevé, donnait à cette personne, dont l'éducation avait été négligée, un charme indéfinissable. Sous ses habits de campagnarde, qu'elle n'a jamais quittés, et malgré quelques paroles mal sonnantes qui lui échappaient en s'entretenant avec les paysans, sa conversation, ses discours, lorsqu'elle obéissait à sa nature, étaient d'une simplicité et d'une pureté remarquables. Parlant peu, cependant elle se plaisait à entendre et à suivre les discussions les plus ardues et les plus élevées auxquelles se livraient parfois les personnes qui fréquentaient sa maison. Son salon, car elle en avait un, ouvert chaque jour à ses amis intimes, était plus particulièrement fréquenté le dimanche par les personnes des environs, habituées à venir se fournir à la pépinière des arbres, des plantes et des fleurs dont elles ornaient leur jardin. Il y avait en outre un fond constant à ces réunions : c'était le prince, la princesse de Monaco et leur jeune fils, régnant aujourd'hui, qui habitaient un des corps de logis attenant à la pépinière; M.Jean Reynaud, également locataire, que visitait souvent M. Pierre Leroux, lorsque ces deux hommes travaillaient avec ardeur à Y Encyclopédie nouvelle. Dans le jardin môme de la pépinière, Drouineau , auteur de quelques romans qui eurent une vogue passagère, occupait un petit pavillon; Léon Guérin, prosateur ingénieux et habile, ainsi que madame Guinard, auteur de poésies touchantes, faisaient, avec leurs familles, partie de cette colonie , et il se passait peu de dimanches sans que la princesse de Wagram

ne vint donner des témoignages d'amitié à madame Billiard. C'était un spectacle touchant et curieux tout à la fois, de voir cette Récamier villageoise entourée de personnes qui lui étaient supérieures par l'éducation, restant modestement silencieuse au milieu de ce salon, parfois brillant, dont elle tenait le gouvernement avec tant de tact et de grâce.

Trois filles complétaient la famille Billiard et contribuaient, par la variété de leur caractère et de leur esprit, à donner du charme à cette maison. L'aînée, Joséphine, mariée, était déjà mère de deux enfants. Participant des qualités de sa mère, et son éducation ayant été surveillée de bonne heure par madame de Jussieu, qui n'avait pas cessé de prendre intérêt à cette famille, Joséphine avait conservé la simplicité des mœurs de la campagne en acquérant une solidité de principes et un développement d'intelligence qui ne s'y rencontrent que rarement. Pauline, la cadette, vive, spirituelle, mais tant soit peu fantasque, traitait alors avec rigueur ceux de ses prétendants qui n'étaient pas de son goût. Quant à Georgetle, la dernière, ce n'était encore qu'une enfant spirituelle et gracieuse, qualités qui la distinguent encore. Tel était l'ensemble de la pépinière où Etienne eut l'occasion de se trouver avec plusieurs personnes de mérite et fut constamment reçu avec la plus cordiale et la plus touchante amitié.

Vers ce temps, pendant Tune des fréquentes promenades qu'il faisait sous les ombrages de la Châtaigneraie, qui conduit au val de Loup, lieux si solitaires alors,, mais souillés depuis par d'ignobles guinguettes et ceux qui les fréquentent, Etienne lit la rencontre de Henri de Latouche, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. Chacun d'eux, en apprenant qu'ils étaient voisins de campagne, se promirent de faire de.^ courses ensemble, ce qui eut

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