MADAME G UIN ARO. — H. DE LATOUCHE
lieu en effet. Leur connaissance datait déjà d'assez loin. Pendant les derniers temps de la première Restauration, Henri deLatouche, ayant adopté avec ardeur les doctrines romantiques développées par madame de Staël, et désirant en faire l'application, eut l'idée, après avoir traduit en vers la ballade de Lénore, de Bùrger, d'en donner une édition de luxe illustrée, comme on dit aujourd'hui. Il vint, à cette occasion, chez Etienne, qui s'occupait encore sérieusement de l'art delà peinture, pour iui demander six compositions dessinées d'après les scènes principales de la ballade. Dans l'impatience qu'éprouvait de Latouche de voir son livre paraître , il venait fréquemment chez Etienne pour s'assurer du progrès des dessins; et, pendant ces entrevues, la conversation roulait toujours sur la révolution que l'on se proposait de faire dans les lettres. Les six dessins furent terminés, et il ne s'agissait plus que de les confier à un graveur, lorsque Bonaparte, à peine débarqué à Cannes, et se dirigeant comme à vol d'oiseau vers Paris, fut cause que ce travail, une fois suspendu , Henri de Latouche ne s'en occupa plus. Le poëte et le peintre furent môme quelque leraps sans se voir, lorsqu'un matin, pendant la période des cent-jours, Henri de Latouche se présenta de nouveau chez Etienne. Il sortait de chez Carnot, nommé nouvellement ministre de l'intérieur par Bonaparte, fonction que l'ex-conventionnel avait acceptée sous la condition que la nouvelle constitution aurait pour base la souveraineté du peuple, l'élection communale et la réorganisation de la garde nationale d'après les principes de 1789. En attendant la réponse de l'empereur, Carnot s'empressait • de distribuer les places dépendant de son ministère à des hommes nouveaux qui, sans avoir aucune confiance en Bonaparte, s'élançaient à tout hasard dans l'obscurité de l'avenir. « je quitte Carnot, dit Henri de Latouche en
entrant chez Etienne. Dites-moi, voulez-vous être préfet? Il ne tient qu'à vous d'être nommé. Je viens de l'être à l'instant ; j'ai commandé mon habit et je viens d'acheter les boutons d'uniforme que voilà. » Disant ainsi, il ouvrit un petit paquet où se trouvait son emplette. A cette étrange proposition, Etienne ne put répondre qu'en retenant l'envie qu'il eut de rire. « Hélas, dit-il, vous savez bien que je suis toujours resté étranger au maniement de toute espèce d affaires, et plus particulièrement de celles qui se rattachent à la politique. Rappelez-vous donc que les préoccupations habituelles de mon esprit n'ont jamais eu d'autres objets que lès arts et les lettres ; et que d'ailleurs je me suis fait une loi de ne briguer et de n'accepter aucun emploi public. » La conversation, coupée net sur ce point, fut reportée sur les événements du jour; et de Latouche, ardent républicain, aussi peu disposé à admelre le gouvernement des Bourbons que celui de Bonaparte, ne considérait l'interrègne des cent-jours que comme une transition dont il fallait profiter pour établir un gouvernement telqueCarnotet les hommes de son parti le rêvaient.
Extrêmement spirituel, mais d'humeur taquine, Henri de Latouche était dominé par deux passions : celle des lettres, qu'il a cultivées non sans un éclat passager, et une espèce de fièvre de républicanisme qui s'est inGl- i trée dans ses écrits, même dans ses romans, qui, par cela même, portaient trop souvent le cachet d'ouvrages de circonstance.
Quant à son amour pour les lettres, il était franc et très-vif. C'est à ce spirituel écrivain que l'on doit la première publication des œuvres d'André Chénier, dont, jusqu'en 1819, on ne connaissait que quelques poésies détachées, entre autres la délicieuse ode de lu Jeune captive, qui avait été imprimée dans VAlmanach des Muses dès l'année 1796.