M. LE VICOMTE DE LA ROCHEFOUCAULD
Cotte publication fera toujours associer le nom d'Henri deLatouche à celui du poëte. Toutefois, ce futdans quelques feuillets lancés dans les petits journaux, où la critique prend des formes malicieuses, que l'esprit de deLatouche a surtout brillé. On ne citera qu'un exemple d'une de ses boutades, mais qui suffira pour faire ressortir l'originalité de ses taquineries et donner une idée des relations qui s'établissaient parfois entre les hommes du pouvoir et les journalistes de l'opposition, vers 1825 et 1826.
Henri de Latouche était alors rédacteur en chef du Mercure du xixe siècle, dans lequel les actes du gouvernement et des hommes qui le servaient n'étaient rien moins que charitablement interprétés. Le vicomte de la Rochefoucauld, qui y servait particulièrement de quintaine aux plaisanteries de de Latouche, alla trouver un matin le rédacteur avec l'intention d'obtenir une trêve à tout prix. Persuadé que de Latouche, dont il ne connaissait pas la probité, ne résisterait pas à l'argument qu'il voulait employer, il Gt au rédacteur du Mercitre une offre honteuse qui, après quelques refus simulés, fut acceptée. Le lendemain de ce traité, on lut à la fin du numéro du Mercure ce qui suit :
« P. S. Nos abonnés sont avertis que nous avons con- » tracté hier, à quatre heures du soir, l'engagement dont » la teneur suit : « Je reconnais avoir reçu la somme de » quinze cents francs pour compte du Mercure, afin que » ledit journal n'attaque point, à partir de ce jour, pen- » dant un an, ni l'administration de la maison du roi, ni » la personne de M. le comte Sosthène de la Roche- » foucauld. » Paris, ce 11 novembre 1825. Le rédacteur » en chef. »
A cette reconnaissance succédait l'alinéa suivant : « Nous tiendrons fidèlement les conditions de ce mar-
» ché. Maîtres de disposer de la somme reçue, nous avons » pensé que nos lecteurs nous pardonneraient le sacrifice » de quelques plaisanteries, bonnes ou mauvaises, en » faveur de l'emploi que nous nous sommes empressés » de faire de cette petite part du budget ministériel. »
Et enfin à cette note était jointe la pièce que l'on va lire :
« Je soussigné, reconnais avoir reçu de M. le rédacteur » en chef du Mercure du xixe siècle la somme de quinze » cents francs, pour être versée chez MM. André et Cot- » lier, trésoriers du comité grec, comme souscription en » faveur des Grecs. »
Cette plaisanterie d'assez bon goût, et bien prise par M. Sosthène, qui habitait aussi le val de Loup, rapprocha de l'homme de cour l'écrivain dont les goûts aristocratiques, malgré son enveloppe républicaine , lui faisaient parler avec tant soit peu de vanité du gentilhomme devenu son bon voisin.
Dans sa retraite du val de Loup, Henri de Latouche vivait assez mystérieusement, n'ouvrant sa porte que quand cela lui convenait, et s'étant toujours abstenu de fréquenter la pépinière. Quant à cette petite colonie, l'énumération qui a été faite de ceux qui la composaient donne une idée du mélange d'opinions contraires que l'on y professait, sans qu'il soit jamais résulté de leur discordance aucune discussion pénible. Et cependant, aux habitants de la pépinière déjà connus, il faut encore ajouter deux familles protestantes, les Précensé et lesHollard, pour lesquelles, le pasteur Frédéric Monod venait parfois prêcher le dimanche. Depuis le catholicisme pur, professé par la famille Billiard, jusqu'aux systèmes philosophiques les plus aventurés, que Jean Reynaud et Pierre Leroux s'elîorçaient de répandre par leurs écrits, y compris le néochristianisme de Drouineau,
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toutes les nuances d'opinions religieuses ou données pour telles étaient représentées sur ce petit coin de terre et offraient une espèce de tableau synoptique indiquant Fétat de confusion auquel ces idées ont été amenées depuis le commencement du xvuie siècle jusqu'à nos jours.
Quelques mots sur le passé jetteront du jour sur le présent. Sous Louis XIV, la foi ardente et sincère des uns, l'habitude, la mode même chez les autres, faisaient rapporter tout à Dieu et au prince, son ministre sur la terre. Au règne suivant, Dieu fut relégué dans les profondeurs incommensurables du ciel, et tout ce qu'il y avait de chaleur d'âme et d'élévation d'esprit chez les Français fut employé à l'amélioration temporelle de l'humanité. Bossuet avait été le type de son siècle, Voltaire le fut du sien. Or, les impulsions contraires données à ces deux époques, ayant été également puissantes, elles ont imprimé au xvir siècle, comme au xvnie, un genre d'unités qui laisseront de grands souvenirs dans l'histoire.
L'excès des pratiques religieuses du grand roi avait poussé les esprils de l'impiété jusqu'à l'athéisme. Les successeurs de Locke, Condillac entre autres, répandirent les principes de la philosophie matérialiste, et les opinions émises par Jean-Jacques Rousseau et Condorcet sur la perfectibilité indéfinie chez les hommes et dans les choses, prédisposèrent les esprits au grand remaniement de la société qui eutlieu en 4789. L'unité d'opinions et d'espérances, momentanément produite par le mémorable événement, s'évanouil complètement pendant les années sanglantes de la Terreur, et depuis le Directoire jusqu'à nos jours, les esprits spéculatifs n'ont pas cessé d'être à la recherche d'une unité quelconque à laquelle pussent se rattacher les hommes et les choses. Aucune combinaison n'a, jusqu'à présent, résolu ce problème,
Les idées pratiques qui ont le plus approché de sa solution, sont le rétablissement du culte catholique par Bonaparte consul, et les écrits de Chateaubriand en faveur do christianisme. Mais cette unité religieuse n'est que partielle, elle ne peut s'appliquer à la politique ni aux différentes branches du gouvernement de l'État, puisque, d'après les habitudes et les lois en vigueur depuis 89, la loi religieuse est irrévocablement séparée de la loi civile. Là est la difficulté fondamentale qui, depuis soixante ans, engendre toutes les autres. Dès la fin du siècle dernier, de Bonald l'avait signalée; mais en 4829, Joseph de Maistre, avec sa logique inexorable et sa mâle éloquence, réveilla cette question, la fit remonter à son principe et conclut que tout équilibre étant rompu dans l'ordre religieux, politique et social, il n'était possible de sortir de ce chaos qu'en retournant au véritable centre d'unité, au catholicisme, et au catholicisme tel que Grégoire VU l'a conçu.
Ce mode de gouvernement ecclésiastique ne plut à personne, et son application d'ailleurs était impossible; mais la plupart des esprits tant soit peu graves et qui se plaisent à caresser les spéculations intellectuelles les plus chimériques, frappés lie l'exposition nette que de Maistre a faite du chaos moral où l'on est plongé, se mirent à l'œuvre pour trouver de nouveaux fondements sur lesquels od pourrait établir une unité nouvelle.
Si l'idée de remonter jusqu'au catholicisme du moyen âge ne pouvait être admise, néanmoins, depuis que la Romiguière, Maine de Biran, Royer-Collard, M. Cousin et leurs disciples, avaient puissamment contribué à ramener les esprits du fond de l'incrédulité du xvme siècle à un spiritualisme purement philosophique, il est vrai, les questions religieuses, loin d'être repoussées, avaient présenté au contraire un certain attrait à la jeunesse stu-