‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 169 sur 201 · J. DE MAISTRE. — LAMENNAIS. —LACORDAIRE · texte numérisé non relu

J. DE MAISTRE. — LAMENNAIS. —LACORDAIRE

dieuse depuis la publication des ouvrages de Joseph de Maistre.

Que les efforts faits par les écrivains spiritualistes, depuis le Directoire jusqu'à la Restauration, aient préparé cette révolution dans les idées, cela est hors de doute; mais l'aveu franc que l'on s'est fait du défaut d'unité dans l'ordre religieux, politique et social, on le doit à la lecture des écrits de Joseph de Maistre.

N'est-il pas plus que probable que les idées de cet homme ont exercé une influence impérieuse sur l'esprit de l'abbé de Lamennais, lorsque, tout dévoué alors aux doctrines ultramontaines, cet éloquent écrivain composait son livre sur Y Indifférence en matière de religion et entraînait bientôt l'abbé Lacordaire et M. le comte de Montalembert, jeunes encore, à faire cause commune avec lui?

Les saint-simoniens, quoique s'appuyant sur des idées toutes contraires à celles que le christianisme répand pour régler la vie présente et aspirer à la vie future, n'ontils pas reçu la première étincelle de lumière de Joseph de Maistre ? Tout, il est vrai, se bornait, pour les nou-' veaux sectaires, aux intérêts de ce monde; mais s'élevant avec force contre l'anarchie qui disjoint le monde moral et le monde physique, ils se trouvèrent entraînés à répandre des doctrines favorables à l'établissement d'un ordre hiérarchique dans la société taillé sur le patron du matériel d'une théocratie. Cette espèce d'unité à laquelle ils aspiraient avait pour objet de faire concourir chaque individu au bien général, dans la mesure de ses facultés, et de rendre tous les genres d'intérêts solidaires.

Cet ensemble d'idées résultant du principe de la perfectibilité indéfinie, on le retrouve quelque peu modifié dans les systèmes philosophiques exposés par MM. Pierre Leroux et Jean Reynaud, et l'ensemble de cette doctrine

a reçu une forme dramatique dans le roman de George Sand, intitulé Spiridion, où se trouve l'essence de ce fameux Évangile éternel qui, au xme siècle, annonçait te règne de l'esprit, et berça l'imagination des hommes de ce temps de l espoir d'un bonheur pur, constant et partagé par tous.

Saint-Simon venait de mourir, lorsqu'en 1825 ses disciples prirent la résolution de propager sa doctrine dans le journal le Producteur. Le public fit peu d'attention à ces premiers travaux, malgré le mérite de quelques-uns, et ce furent les prétentions que manifestèrent les saintssimoniens d'affranchir la femme et de réhabiliter la chair qui, éveillant la curiosité maligne du public, commença à donner de la popularité à leur doctrine. Elle fit rire les uns et donna à réfléchir à d'autres.

A toutes les causes d'agitation si sérieuses qui fermentaient dans les esprits quelques mois avant la révolution de 4830, se joignit le bruit, quoique confus encore, des idées émises par les saint-simoniens sur les bases du futur gouvernement de la société. Le pressentiment 4'une grande catastrophe politique était si généralement répandu que, dans l'appréhension du trouble où la société pouvait être plongée tout à coup, on prêtait l'oreille aux idées les plus étranges, comme on a recours aux remèdes de bonnes femmes pour un malade abandonné des médecins.

Etienne se rendait assez souvent alors à la librairie de Sautelet et Paulin, fréquentée par les jeunes littérateurs libéraux*. Un jour, il y rencontra Olinde Rodrigue, tout préoccupé d'un livre dont il venait hâter la publication. Cet ouvrage avait pour objet l'exposition de la Doctrine

*Thiers, Mignet, A. Carrel, Henri Scheffer, A. Thierry, Al. Stapfer, etc.

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