‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 170 sur 201 · SAINT-SIMONIENS · texte numérisé non relu

SAINT-SIMONIENS

de Saint-Simon *. Sur le désir qu'Etienne manifesta de se le procurer et de le lire, le cerveau de Rodrigue, trèsardent saint-simonien , s'alluma, et le nouvel apôtre déroula par anticipation quelques-unes des idées fondamentales de son maître, mais en priant instamment Etienne de prendre une connaissance attentive du livre qui allait paraître, dans l'espérance qu'il lui dirait sincèrement ce qu'il en penserait. Leur entretien s'étant prolongé assez tard, au moment où ils allaient se séparer, on apporta à la librairie l'ouvrage broché, dont Etienne acheta aussitôt un exemplaire. — Combien de temps vous faut-il pour lire ce volume? demanda Olinde Rodrigue avec vivacité. — Je l'aurai parcouru demain, dit Etienne. — Je ne vous permets pas de le parcourir, reprit plus vivement encore le passionné sectaire, il faut lire cet ouvrage avec attention ; ce qu'il renferme importe à l'avenir delà société.... du monde! Au surplus, ajoutat-il, je vous connais, vous êtes un lecteur consciencieux ; et quelle que puisse être votre opinion sur notre doctrine, je tiens beaucoup à la connaître. Trois jours vous suffisent-ils?— Oui. — Eh bienl dans trois jours j'irai chez vous, et vous me direz sincèrement ce que vous pensez de nos opinions, de nos espérances.

Olinde Rodrigue avait l'imagination encore plus exaltée que ses cosectaires. Ceux-ci, malgré la singularité de leurs doctrines, étaient au fond, et comme l'a prouvé leur conduite lorsqu'ils sont rentrés dans la vie réelle, des hommes de calcul; honnêtes, mais d'une moralité plus réfléchie qu'instinctive, et cherchant à mettre en honneur chez les hommes le bon, le beau, le juste, mais comme le moyen le plus sûr, selon eux, d'obtenir ce qui

1 Ce livre fut effectivement publié au commencement de 1830, chez le successeur de Sautelet et Paulin.

est favorable et utile à la vie de ce monde; non qu'ils rejetassent entièrement les dogmes et la morale du christianisme, au contraire, mais prétendant les approprier à notre époque, en condamnant surtout l'idée dominante du moyen âge, qui faisait négliger entièrement la vie temporelle pour ne diriger les pensées et les actions des hommes que vers un seul but : la vie éternelle.

Exact au rendez-vous, Olinde Rodrigue était à peine entré chez Etienne, que, tout pénétré de l'excellence incontestable du livre de la Doctrine de Saint-Simon, il commença par en rappeler avec enthousiasme les points fondamentaux. — N'approuvez-vous pas, dit-il à Etienne, cette division lumineuse des époques de l'histoire de l'humanité; les unes organiques, pendant lesquelles l'unité des croyances et Ja fermeté de la foi dans les institutions religieuses et politiques établissent un ordre régulier; les autres essentiellement critiques, où tout ce qui avait été reconnu pour vrai, devenant un sujet de doute, est remis en question? Voyez quelle lumière jaillit de cette division ! La première époque critique séparant le polythéisme du christianisme; la seconde, le christianisme du catholicisme ; la troisième, le catholicisme de la réforme ; et enfin, la dernière, celle du matérialisme du xviii6 siècle, dans laquelle nous sommes encore plongés. N'est-ce pas, dites-moi, un motif plus que suffisant pour espérer qu'aux croyances épuisées du catholicisme, il doit nécessairement en succéder d'autres, comme le résultat de la succession de ces différentes époques l'indique si clairement?

Le silence d'Etienne, loin d'éteindre la verve de Rodrigue, la rendit au contraire plus active. Et, après avoir fait quelques tours à pas précipités dans la chambre: — Nous voulons, reprit-il avec vivacité, nous voulons que l'humanité, cet être collectif qui a grandi de géné-

Page 1