‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 18 sur 201 · BRILLAT- SAVARIN · texte numérisé non relu

BRILLAT- SAVARIN

source, force lui fut d'avoir recours, comme il Ta raconté plus d'une fois dans la famille d'Etienne, à son violon pour ne pas mourir de faim, en faisant danser les Américains et les Américaines Après la chute de Robespierre, rentré en France, il obtint en 1798 la place de commissaire du Directoire près le tribunal criminel de Versailles, et peu de temps après fut appelé à la Cour de cassation dont il a fait partie jusqu'â.sa mort, en 18.... Malgré un exil long et assez dur, malgré les graves fonctions que cet homme a exercées et quelques brochures qu'il a écrites sur l'administration de la justice, tout ce qu'il y a eu de sérieux dans sa vie a été complètement effacé par les saillies spirituelles du gastronome.

Pendant l'absence de son ami Luflin, qui dura un an à peu près, Étienne se livra tout entier à l'art de la peinture, et fit plusieurs tableaux. Son ardeur était grande, constante, soutenue d'ailleurs par les encouragements de son maître L. David et ceux de ses condisciples. Mais cette année de travail sérieux était à peine écoulée, que des chagrins d'autant plus navrants qu'ils étaient prévus, forcèrent Etienne d'abandonner ses pinceaux pendant quatre ou cinq mois. Les lettres que Lullin écrivait de Rome à son ami, n'étaient rien moins que rassurantes, et en effet à son retour à Paris il fut obligé de renoncer à toute espèce de travail , à la lecture même, et de passer ses pénibles journées entre sa mère et ses sœurs pour lesquelles sa tendresse semblait augmenter à mesure que les forces l'abandonnaient.

Pendant ce reste d'existence qui allait en s'éteignant chaque jour, Étienne donnait à son ami tous les instants dont il pouvait disposer ; mais son cœur et son devoir le retenaient impérieusement près de son père, dont le mal, se portant tout à coup au cerveau, l'avait complètement privé de sa raison. Dans cette terrible circonstance, Étienne

était le seul de la famille, dont son père voulût accepter les soins. Pendant trois mois ses jours et ses nuits furent employés à assister son père et son ami qui tous deux moururent à un mois de distance, à la fin de janvier et de février 4806.

Après le coup porté par cette double perte, l'âme et le corps d'Etienne, épuisés de douleurs et de fatigues, restèrent inertes pendant quelque temps ; puis à ce relâchement succéda cette espèce d'inquiétude fébrile qui s'empare de l'âme lorsqu'elle se senttout à coup vide d'affections, de tourments mômes, qui lui étaient devenus chers.

Ce ne fut pas sans de grands efforts de volonté qu'Étienne parvint à se remettre de l'ébranlement que lui avait causé ce double malheur. L'étal de son âme, le deuil qu'il portait lui interdisant toute distraction extérieure, il fallait combler le vide de sa nouvelle existence par un emploi inaccoutumé et presque violent de ses facultés. Les travaux à son atelier de peinture repris avec ardeur, employaient une bonne partie de ses journées ; mais il fallait une occupation sérieuse et fixe pour les soirées, et la culture des lettres vint alors à son aide, comme elle le soutint toujours dans toutes les circonstances pénibles de sa vie. Sa sœur cadette, Eugénie, douée de beaucoup d'esprit et de goût, aimait aussi à s'instruire, et comme passe-temps, son frère lui avait enseigné de bonne heure, la langue italienne et le latin. Dans ce moment de tristesse et de deuil, ces études furent reprises avec plus de suite par le frère et la sœur, et Etienne conserve comme un doux souvenir de cette époque, la traduction du premier livre des Fables de Phèdre, faite par Eugénie, et écrite de sa main.

Une occupation littéraire analogue, mais dont les résultats concoururent plus puissamment à donner à l'esprit d'Etienne une de ces fortes distractions qui lui étaient

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