‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 171 sur 201 · OLINDE RODRIGUE · texte numérisé non relu

OLINDE RODRIGUE

ration en génération, comme un homme grandit à part dans ses différents âges, abandonne des croyances et des pratiques religieuses indignes d'elle; nous voulons, enfin, qu'elle abandonne l'Église du moyen âge, pour lui ouvrir celle de V avenir !... Vous riez de nos paroles? dit le nouvel apôtre sans rien perdre de son feu ; eh bien ! écoutez celles de de Maistre : « Tenons-nous prêts, dit-il, pour un événement immense dans Tordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui frappe tous les hommes attentifs. » Et ajoutons comme lui : « II n'y a plus de religion sur la terre; le genre humain ne peut durer dans cet état! » Olinde Rodrigue observa encore quelques instants de silence ; puis, levant les yeux au ciel, il reprit bientôt : — Mais, plus heureux que de Maistre, nous n'attendons plus l'homme de génie qu'il prophétisait, et, selon lui, devait révéler prochainement au monde l'affinité de la religion et de la science ; Saint-Simon a paru !!!

D'après l'état de surexcitation du cerveau de Rodrigue, il était facile de s'apercevoir que l'instant d'entamer une conversation calme n'était pas encore venu ; aussi Etienne jugea-t-il à propos de laisser la parole à l'ardent saintsimonien, dont l'attitude et les regards indiquaient qu'il n'avait pas tout dit. En effet, il se mit à traiter deux points capitaux de la doctrine nouvelle : la réhabilitation de la chair et V émancipation de la femme. Sur le premier point, les saint-simoniens étaient tous d'accord; ils repoussaient avec horreur les austérités religieuses du catholicisme, qui, au moyen âge, rendaient la vie de l'homme plus triste, plus dure qu'elle ne Test naturellement, dans l'idée de mériter, par ces sacrifices, la vie éternelle. Selon les saint-simoniens, au contraire, l'amélioration, le perfectionnement simultané de la vie physiques et morale devait résulter de l'abolition de tous les

genres d'inégalités établis parmi les hommes par des lois plus ou moins injustes et barbares, et surtout d'une éducation morale et professionnelle donnée à tous, de manière que chacun fût employé selon son mérite, et qu'il n'y eût plus qu'un droit, celui de la capacité substitué à celui du plus fort.

Quant à l'émancipation de la femme, dont les sainte simoniens s'étaient effectivement occupés , Rodrigue l'appelait de tous ses vœux; mais il la voulait complète, radicale, telle enfin quela seconde partiedu genre humain fût investie de tous les droits qu'avait exclusivement exercés jusqu'ici la première. Selon lui, cette nouvelle combinaison sociale était la seule qui pût réaliser la grande idée de Saint-Simon, qui voulait faire succéder à l'état de concurrence, de guerre, d'antagonisme universel qui a pesé jusqu'à nos jours sur le monde, une association pacifique de toutes les intelligences qui travailleraient sans cesse au bonheur de tous. Toutes les questions agitées par les saint-simoniens se résumaient donc pour Rodrigue en une seule : celle de savoir le sort que l'on réservait aux femmes. Cette idée prit un tel développement dans son cerveau, qu'elle ne laissa plus de place à d'autres, ce qui, selon toute apparence, fut cause que le père Enfantin, le gardien des doctrines pures de Saint-Simon, déclara, vers 4832, Olinde Rodrigue dissident.

Après tant d'années, Etienne aurait de la peine à rapporter les formes variées de l'adoration respectueuse qu'O. Rodrigue exprima pour la femme; il se souvient seulement qu'après une longue énuraération des qualités morales du sexe féminin et des services qu'il était appelé à rendre dans l'avenir de la société, se rappelant tout à coup l'objet de sa visite chez Étienne, 0. Rodrigue, quittant tout à coup le ton d'un inspiré pour celui d'un simple causeur, lui dit : — Eh bien 1 que pensez-vous de

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