SAINT-SIMONIENS
notre livre? — A vous parler avec franchise, répondit Étienne, j'ai éprouvé un véritable mécompte après l'avoir lu. D'après les bruits qui ont circulé au sujet de la doctrine de Saint-Simon, je m'attendais à apprendre par votre livre quels sont les fondements sur lesquels repose votre prétendue religion nouvelle et l'Église que vous croyez avoir établie. C'était là, je l'avoue, ce qui excitait particulièrement ma curiosité ; mais, en bonne conscience, pouvait-elle être satisfaite par cette suite de questions, fort spirituellement posées, il est vrai, à la fin de votre volume, sur les difficultés qui s'opposent aujourd'hui à l adoption d'une nouvelle croyance religieuse ?.. . — Mais, reprit avec vivacité 0. Rodrigue, la question religieuse n'est encore présentée que sous la forme vague qu'elle a dans presque tous les esprits de notre temps, et l'objet de notre second volume sera de résoudre ces doutes, d'exposer nettement nos dogmes et les statuts de notre Église. — Église?... Église?... répéta plusieurs fois Étienne, en hochant la tête, savez-vous qu'après la lecture de votre livre, vous me semblez être tous des gens bien savants et d'un esprit bien subtil pour jouer le rôle d'apôtres auprès de la multitude? Ainsi que votre père Enfantin, beaucoup d'entre vous sortent de l'École polytechnique, et presque tous se plaisent à faire des combinaisons financières et industrielles. Dans presque tous les chapitres de votre livre, les questions relatives à l'amélioration indéfinie du bien-être matériel, ont été l'objet de discussions remarquables. Je l'avoue, cependant, pour vous dire mon sentiment, que vos opinions destructives du droit de propriété et d'héritage me semblent tout aussi contraires à Tordre social aujourd'hui qu'elles l'eussent été il y a trois siècles, lorsque Thomas Morus les consigna dans son Utopie. C'est, au fond, un encouragement donné au vol, en ce sens qu'à la suite d'un partage quelconque, le nouveau
possesseur ne manquerait pas de revendiquer et de défendre son droit avec autant de passion et d'àpreté que l'ancien propriétaire. Mais en dehors de ces questions, poursuivit Etienne, que Rodrigue allait interrompre, et bien au-dessus d'elles, est celledela religion que je m'attendais à trouver exposée dans votre livre; mais comme je vous Pai dit, mon attente a été déçue. Tout en parlant avec respect de Jésus-Christ, vous le dépouillez de sa divinité; votre admiration pour la morale évangélique ne s'élève pas au-dessus d'une philosophie mieux combinée que celles qui l'ont précédée pour améliorer le sort de l'homme sur la terre; dans votre répulsion pour quelques idées fanatiques du moyen âge, vous englobez les dogmes mystérieux sur lesquels repose la morale chrétienne que vous préconisez; de manière qu'en fin de compte, allant à ce que vous regardez comme le plus pressé, vous mettez tout en œuvre pour nous faire un paradis terrestre... Mai> l'autre? dit Etienne en montrant le ciel. — Ce sera le sujet de notre second volume, répondit 0. Rodrigue. — Étienne sourit en témoignant par un signe qu'il l'attendrait. — Mais ce fut en vain, car si la seconde partie de la Doctrine de Saint-Simon existe, elle n'a jamais è\è publiée.
Les principes des saint-simoniens ne tendaient à rien moins qu'à détruire de fond en comble la société existante pour la replacer sur des bases absolument nouvelles. Ces idées ne furent pas sans influence sur quelques esprits; on peut même croire qu'elles ont été assez puissantes pour faire accepter alors l'abolition de l'hérédité de la pairie. Mais durant ce violent orage qui précéda et accompagna pendant trois années l'établissement du nouveau règne, le conflit des opinions contraires sur les matières religieuses vint compliquer encore les discussions politiques. Au bruit du canon des journées de juillet, l'abbé de Lamennais
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s'écriait : «Je l'avais dit, le signai de la liberté des peuples est en même temps celui de la renaissance du christianisme ! » Et, poursuivant son idée avec l'ardeur passionnée qui 'était propre à cet homme étrange, trois mois plus tard, ce prêtre, âgé de cinquante ans, fascinait par son éloquence sincère alors, il faut le croire, deux jeunes gens : Lacordaire, touchant à sa vingt-huitième année, et le comte de Montalembert, qui venait de terminer ses études classiques. Ces trois hommes, réunis par un espoir qui leur était commun, fondaient lejournal l'Avenir, portant pour devise : Dieu et Liberté, ayant pour but d'allier l'Évangile et la Démocratie*. Dès leur début, ils tranchèrent la difficulté au vif, en déclarant d'une manière solennelle, que leur projet était de modifier, de réduire toutes les souverainetés, celle du peuple excepté, mais avec cette importante restriction, que le peuple administrerait et régnerait sous la tutelle religieuse du pontife romain, du chef de l'Église catholique.
C'était évidemment la contre-partie du système saintsimonien, mais les deux doctrines émanaient de la même source, l'opinion systématique de de Maistre, signalant un changement radical dans la société comme inévitable et très-prochain. Au delà de ce point de départ, les deux doctrines prenaient des cours absolument opposés. Celle de Saint-Simon poussait violemment les esprits vers un avenir vague et sans limite; les rédacteurs de Y Avenir, au contraire, se rapprochant des idées de de Maistre, prétendaient refouler le monde intellectuel de nos jours, jusque clans l'enceinte rigoureusement circonscrite d'une
théocratie analogue à celle de Grégoire VII, prétendant
1 Les principaux écrivains qui prirent part à la rédaction de ce journal sont : MM. l'abbé Bautain, l'abbé Lacordaire, l'abbé Gerbot et M. de Montalembert.
que, par ce moyen seulement, on pourrait faire jouir le peuple d'une liberté plus grande, plus pure, lorsqu'elle serait assurée et répartie sous les auspices d'un souverain pontife infaillible.
Ces deux doctrines si contraires, mais ayant pour but commun d'attaquer les fondements de l'ordre social existant, firent naître d'assez vives inquiétudes pour que les organes du gouvernement et une grande partie du haut clergé interposassent leur autorité dans ces affaires. Ce furent les auteurs du journal Y Avenir qui sollicitèrent d'abord la vigilance des autorités judiciaires et ecclésiastiques. Dans une suite d'articles publiés dans le journal, on ne demandait rien moins que la suppression du budget du clergé pour lui laisser le libre exercice de sa conscience, se fiant à la générosité des fidèles pour faire face à ses besoins temporels ; en outre, au nom de la Charte de 1830, on réclamait la liberté absolue dans l'enseignement. Ces factums, écrits avec un grand talent et une véhémence qui allait au delà de toutes les bornes, donnèrent lieu à plusieurs mandements des évôques et enfin aux réquisitoires, du parquet. Dans un premier procès (décembre 1830), M. Lacordaire, se défendant lui-même, profita de cette occasion pour développer les doctrines de Y Avenir avec tant d'éloquence que l'auditoire choisi qui l'entendait, et les juges eux-mêmes, cédant plus encore à la puissance de la parole, qu'à celle des arguments, renvoyèrent les accusés absous.
Sortis triomphants de cette épreuve, dans leur zèle audacieux ils résolurent de mettre leurs principes en pratique, et bravant les lois, ils ouvrirent une école où un assez grand nombre déjeunes auditeurs entourèrent Lacordaire et de Montalembert, dont ils écoutèrent avec avidité les leçons. L'autorité s'émut de nouveau. Il y eut intervention du commissaire de police, fermeture de