LAMENNAIS
l'école, et enfin accusation lancée contre les délinquants dont la cause fut portée à la chambre des pairs1. Ils furent condamnés; mais d'après le témoignage d'un auditeur qui suivit le procès, on sait que les accusés se donnèrent la satisfaction de prononcer chacun un discours contre Bossuet, contre les maximes gallicanes et la la tyrannie du gouvernement.
Personne n'ignore la persistance fatale que mit Lamennais à soutenir les doctrines émises dans Y Avenir en les exagérant toujours jusqu'à les rendre complètement incompatibles au christianisme. Poussé par son indomptable orgueil, cet ecclésiastique va à Rome, persuadé que le souverain pontife, séduit par l'idée de voir le monde soumis au chef de l'Église, souscrira à toutes les réformes audacieusement exigées dans les colonnes de Y Avenir. Mais désapprouvé par le Pape, il quitte Rome doublement blessé dans sa vanité de réformateur et dans les rêves de soa ambition personnelle qui, dit-on, lui faisaient rejeter sa soutane noire pour se revêtir de la pourpre romaine. Rentré en France, il y est bientôt atteint par la lettre encyclique émanée du saint-siège 2 qui condamne les articles du journal de Lamennais « comme étant rédigés avec une méchanceté sans retenue, une science sans pudeur, une licence sans bornes. » Défenseur ardent de l'infaillibilité des souverains pontifes, tel que s'était présenté d'abord cet habile écrivain, on pouvait croire encore qu'il accepterait humblement le reproche terrible qui lui était adressé; mais il n'en fut rien, et aux supplications réitérées que lui adressèrent Lacordaire, M. de Mon-
1 M. le comte de Montalembert, appelé à la pairie par la mort de son père, réclama la juridiction de la chambre haute où il venait d'entrer, et y conduisit avec lui ses coaccusés.
* Le 15 août 1832.
i60 SOUVENIRS DE SOIXANTE ANNEES
talembert et tous ses anciens disciples pour qu'il se soumît, le prêtre rebelle ne leur répondit obstinément que par ce mot : Jamais 1
Quant aux saint-simoniens qui, par quelques points de leur doctrine, n'avaient provoqué d'abord que l'hilaritédu public, ils devinrent aussi l'objet de la surveillance de l'autorité. Ce qu'il y avait de positif, de grave dans leurs systèmes sur la propriété, sur l'établissement des banques et autres sujets importants, avait fixé l'attention de plus d'un esprit sérieux, en sorte que le chef de la secte, le père Enfantin, et ses disciples déjà nombreux, encouragés par cette espèce de succès, résolurent de se constituer en Église sous la forme apostolique et monastique. Or, ce fut dans une maison située sur la colline de Ménilmontant qu'ils consacrèrent l'origine de celte prétendue institution, au moment môme où le canon et la fusillade se faisaient entendre à l'occasion de la terrible émeute qui éclata à la suite des obsèques du général Lamarque.
Le calme solennel qui régnait à Ménilmontant n'en fut cependant point troublé. Le père Enfantin s'avançait gravement au milieu des trois cercles concentriques formés par des jeunes gens portant la barbe. Dans un discours de Barrault, l'un des plus ardents saint-simoniens, la retraite où l'on se trouvait rassemblé, fut comparée à une nouvelle Bethléem; on y prononça l'abolition de la domesticité, déclarant que la famille saint-simonienne s'était déjà exercée aux labeurs qui composent la journée du peuple; que les réparations et l'assainissement de toutes les parties de la maison qu'ils occupaient étaient le résultat de ses œuvres, et qu'aux instants de repos on élevait les âmes par la lecture delà vie des saints et par le chant des cantiques. La cérémonie de la prise d'habit1 eut
1 Le vêtement uniforme se composait d'une tunique bleue ouverte en