‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 178 sur 201 · GUSTAVE DROUINEAU · texte numérisé non relu

GUSTAVE DROUINEAU

de se livrer aux plaisirs de leur âge. Mais dans l'intérieur môme de la pépinière habitait un personnage qui devenait s§uvent l'objet de leurs espiègleries. Le nom de Gustave Drouineau, l'un des habitants de la colonie Billiard, a déjà été cité. Cet homme, âgé de trente et quelques années alors, petit de taille, grêle de toute sa personne, jetant habituellément la téte en arrière pour regarder de haut en bas ceux*qui lui parlaient, était au fond un bon garçon très-spirituel, mais gonflé d'une espèce de vanité tout exceptionnelle. Élève indocile de l'école de Saint-Simon, républicain imbu déjà de la doctrine du communisme, il avait pour prétention singulière de se donner pour fondateur et chef d'une secte particulière de néochrétiens. A ces idées s'en mêlaient quelques-unes provenant du magnétisme animal, en sorte que cet homme vivait habituellement dans les nuages. Etienne le voyait assez souvent à la pépinière, se plaisait môme à sa conversation quand elle ne sortait pas des limites de la littérature. Mais dès que Drouineau sejetaitdansson néochristianisme, ce n'était plus le môme homme. Il prenait des airs de grandprêtre, de prophète, et l'entretien se transformait en d'étranges monologues. Etienne a gardé le souvenir d'une de ses tirades à la fin de laquelle, après s'être efforcé de débrouiller sa prétendue doctrine religieuse, il s'arrêta tout à coup dans la grande allée de la pépinière et dit à Etienne : « Regardez, monsieur! A ma droite est Jésus- » Christ, à ma gauche Mahomet, et moi je m'avance en » droite ligne, en les laissant là tous deux ; ce n'est pas » plus difficile que cela! »

Tel était le côté censé sérieux de ses rêveries; mais, comme les philosophes de l'antiquité, il avait sa doctrine interne dont il ne parlait qu'avec réserve, et sa doctrine externe pour attirer les profanes. C'est de cette dernière dont les jeunes femmes et les jeunes filles de la pépinière

s'égayaient assez souvent aux dépens d£ celui qui la professait. Ce pauvre Drouineau, espèce de don Juan spiritualiste fort peu dangereux, s'était imaginé qu'ayant été doué d'une force extraordinaire d'attraction, il lui suffisait de lancer un regard ou d'écrire quelques lignes à une femme, pour qu'elle obéîtàsescomrnandements. Plusieurs de ses correspondantes, feignant d'abonder en son sens, lui avaient adressé des remercîmenfs qu'il 's'empressait de montrer à qui voulait les lire, ce qui ne manqua pas dô le confirmer dans la hante opinion qu'il avait de luimême. Mais à la pépinière les choses se passaient simplement, en paroles malignes de la part do la jeunesse dont Drouineau élail entouré. Toutes ces jeunes personnes le priaient de les frapper de son regard vainqueur, de leur imposer les mains, et aussitôt elles se jetaient à terre en riant comme des folles, ce qui n'empêchait pas le pauvre thaumaturge de s'applaudir de ses succès.

Etienne, dans le cours de sa vie, n'a eu que trop d'occasions d'observer à quel point la folie fait de progrès chez certains individus, avant que ceux qui les voient journellement se doutent môme de l'existence de ce mal. Drouineau était arrivé à la pépinière avec des habitudes singulières, il est vrai, mais il était réglé dans ses mœurs, d'un commerce sûr, et ce fui en ce lieu qu'il composa ceux de ses ouvrages qui méritaient le mieux le succès qu'ils ont obtenus. On ne riait donc que de l'excès de son exaltation, mais sans en rien redouter de fâcheux. On se trompait; le cerveau du malheureux Drouineau, s'enflamma toujours davantage, au point qu'il fallut enfin le séquestrer du monde et le placer dans une maison de santé, où il succomba à son infirmité.

Depuis que les deux fils de madame Viollel-lc-Dnc étaient fixés à Paris, Etienne, leur oncle, n'avait pas ces*1 d'entretenir des relations amicales avec quelques jeunes <

professeurs du collège de Fontenay. Outre la société de M. Delâtre, dont la mémoire était encyclopédique, les entretiens qu'il avait avec M. Guigniaud, l'intelligent géographe, avec Lebas, le savant helléniste, et avec M. Rossignol, humaniste et poète latin distingué, ramenaient son esprit dans un cercle de connaissances dont on ne s'écarte que trop souvent dés qu'on a quitté les bancs de l'école1.

Depuis la présentation de Balzac à madame Récamier par la duchesse d'Abrantôs, l'occasion ne s'était pas représentée pour Élienne de se trouver avec le spirituel écrivaiii devenu romancier célèbre, que lorsqu'il se rencontrèrent chez Éverat, qui imprimait simultanément les Illusions perdues, de Balzac, et Mademoiselle de Liron, d'Etienne. Pendant leurs renconlres assez fréquentes à l'imprimerie, ils échangèrent des confidences au sujet de la manière d'après laquelle chacun d'eux procédait en composant, et Etienne put suivre réclusion successive de l'ensemble des Illusions perdues. La première épreuve apportée par Balzac à l'imprimerie consistait en un énorme placard de papier blanc, en létc duquel se trouvaient une quarantaine de lignes imprimées. Le lendemain, ces quarante lignes revenaient avec un entourage de cent ou deux cents lignes manuscrites, où la matière indiquée dans les quarante premières était développée avec verve et une grande abondance d'idées, continuant ainsi jusqu'à la fin de l'ouvrage. Ce mode de composer par amplification, a-l-il toujours été suivi par Balzac? C'est ce qu'Etienne ne pourrait dire, mais il a vu naître, croître et s'achever ainsi les illusions perdues, l'une des heureuses conceptions d'un des plus fins et des plus profonds observateurs de notre temps.

* M. Guigniaud, M. Lebas et M. Rossignol font partie aujourd'hui de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Peu après, lorsque malgré les horreurs du choléra et les émeutes sans cesse menaçantes, on publiait des romans, on fréquentait les théâtres, Etienne, entraîné par ce courant, avait publié Mademoiselle de Liron et suivait habituellement l'Opéra italien dont Armand Bertin lui avait confié la critique. Ce fut à Tune des représentations si brillantes alors où se faisaient entendre Rubini, Lablache ctTamburini, où paraissaient brillantes de jeunesse et de beauté, Julia Grisi et s^sœur Juditta, qu'Etienne eut l'occasion de parler, pour cette seule fois, avec une femme devenue déjà célèbre par la richesse de son imagination et l'attrait irrésistible de son style. On représentait ce soir-là un des grands opéras de Rossini. La salle était comble, et dans le couloir qui mène à l'orchestre, plusieurs personnes se tenaient debout. En passant, Étienne rencontra et salua Buloz, le directeur de la Revue des Deux-Mondes. Plusieurs morceaux publiés alors par Étienne dans ce recueil avaient établi de bons rapports entre lui et le directeur de ce journal. Dans l'un des entr' actes, Buloz, s'approchant d'Etienne, lui dit : « Voulez-vous que je vous présente à George Sand? » En répondant affirmativement, Étienne promena aussitôt son regard autour de lui, et ne voyant que des habits d'hommes : « Georges Sand est donc en loge? demanda Étienne. — Point du tout, répondit Buloz, la voici! » En effet, vêtue et coiffée çn homme, elle était mal assise sur un tabouret dont Étienne s'empressa de la faire lever pour lui offrir sa stalle. Leur entretien eut la durée de l'entr'acte. D'abord l'attention d'Étienne fut captivée par la beauté de la physionomie de cette femme célèbre, puis à ce sentiment d'admiration succéda une espèce d'embarras causé par la vue du costume masculin de cette belle personne. Toutes les idées d'Étienne furent brouillées en un instant par le choc de deux courants marchant

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