GEORGE S AND
en sens contraire. Parlait-il à un homme ou à une femme? Il ne pouvait s'en rendre compte, et sentait bien que les mots qui lui échappaient n'avaient pas la franchise ordinaire de sa parole. Dans l'esprit de Georges Sand, le résultat de cette disposition équivoque, dut prendre le caractère de la timidité, et comme il arrive ordinairement aux femmes de ne pas se laisser engager dans un entretien insignifiant, ce fut elle qui commença et soutint la conversation. Elle adressa des paroles gracieuses à Etienne à propos du roman de Mademoiselle de Liron, qui venait de paraître, et s'étendit ensuite assez longtemps sur le regret qu'elle éprouvait de n'être pas savante. Il était facile de lui faire sentir que les dons qu'elle a reçus d'observer avec profondeur et de peindre avec tant d'éclat étaient une compensation plus que suffisante à la qualité si souvent stérile qu'elle regrettait. En soutenant cette thèse, Etienne fît de son mieux, mais à chaque regard qu'il jetait tantôt sur cette belle et intelligente figure, puis sur l'habit qui démentait son sexe, ses idées s'embrouillaient de nouveau et il finissait par rester muet. A la suite de cet unique entretien avec George Sand, Etienne éprouva le regret de ne pas avoir exprimé tout le cas qu'il fait de son beau talent. Une circonstance particulière fut cause de cette retenue. Le roman de Lélia était dans sa nouveauté. Porté aux nues par les uns, moins goûté par les autres, Élienne était de ces derniers. Mais le talent de George Sand lui inspirait un respect trop sincère pour qu'il cédât à l'exigence d'une politesse vulgaire en louant ce qu'il ne pouvait approuver. Il ne parla donc pas de Lélia.
La vie d'Etienne étant concentrée en ses affections de famille, en quelques relations amicales, et soutenue par le travail, l'idée de faire de nouvelles connaissances avait peu d'attrait pour lui. Cette disposition fut cause qu'il négli-
gea plus d'une fois l'occasion de cultiver celle de personnes de mérite dont l'accueil lui avait été favorable. C'est ainsi qu'il ne vit que rarement Balzac, qu'il ne parla qu'une seule fois à George Sand ainsi qu'à Alfred de Musset, l'un des poêles distingués de ces derniers temps. Celui-ci, bien jeune encore, il n'avait guère que vingttrois ans, s'était déjà fait un nom par des vers dont la bizarrerie de quelques-uns contrastait vivement avec l'inspiration passionnée, la raillerie délicate et l'élévation qui dominaient dans les autres. La jeunesse de ce poêle, ce que l'on racontait de sa vie orageuse et élégante, avaient éloigné de l'esprit d'Etienne, déjà sur le retour, toute niée de rapprochement probable entre lui et le jeune écrivain, dont le génie tenait tout à la fois de la grâce piquante de la Fontaine et de la mélancolie ardente de lord Byron. Un pur hasard les fit trouver ensemble. Invité par les enfants d'amis morts depuis longtemps, Etienne assistai un bal de famillp où il n'était connu que du maître de la maison, qui, pour rendre la soirée agréable à son hôte, le mit en rapport avec Alfred de Musset, l'un des invités. D'après la lecture des ouvrages d'un écrivain, on se forme involontairement une image idéale de ses traits, de son caractère et de ses habitudes, ce qui était arrivé en efïet à Etienne à l'égard d'Alfred de Musset. Mais, au lieu de rencontrer un élégant plein de lui-même, un dandy singeant les manières orgueilleuses de lord Byron, un enfant gâté par la louange, il se trouva en présence d'un jeune homme aux traits fins, purs, et dont la physionomie était empreinte d'un calme plein de noblesse. Ce fut de Musset qui engagea la conversation sur la critique et la manière dont on l'exerçait. A un léger froncement de sourcil du jeune poète, Etienne supposa qu'en blâmant le ton dont quelques journalistes relèvent les fautes des auteurs, de Musset avait sur le cœur certaines critiques amères