MORT DE LULLIN
si nécessaires, se présenta bientôt. Pendant une promenade qu'il avait faite, quelques années avant, avec un jeune homme à peu près de son âge, celui-ci, qui avait eu l'esprit exclusivement imbibé des opinions philosophiques du xvme siècle, en vantait l'excellence au point de prétendre que la lecture des ouvrages où elles sont exposées, dispense de celle des auteurs de l'antiquité; et qu'en réalité l'élude des langues anciennes n'aboutit qu'à une grande perte de temps. Le dissentiment des deux jeunes gens donna lieu à une longue conversation, à la fin de laquelle Étienne n'exigea qu'une chose de son adversaire, la promesse de lire la traduction des plus grands poêles et écrivains de l'antiquité grecque et latine. Cette espèce de plaidoyer pour et contre les anciens avait eu lieu en 1803, et Étienne n'y pensait guère en 4806, lorsque l'ancien élève de Diderot et de Condillac, venant le voir pour lui donner un témoignage d'affection à propos de la perte qu'il venait de faire de son père et de son ami, lui r.ippola leur ancienne conversation et avoua qu'après avoir lu attentivement, selon son conseil, les chefs-d'œuvre de l'antiquité, il avait été tellement frappé de la sagesse et de la profondeur des pensées qu'ils renferment, qu'entraîné malgré lui, il s'était adonné à l'élude de la langue latine. En effet, quoique ayant atteint l'âge de vingt et un ans, mais travaillant nuit et jour, il était parvenu à en posséder passablement l'intelligence.
Étienne ne pouvait être que flatté de l'espèce de conversion qu'il avait provoquée, et lorsque le jeune homme lui témoigna le désir de faire ensemble quelques lectures des auteurs lalins, il y consentit d'autant plus volontiers qu'il pressentit que ces conférences deviendraient pour lui une distraction salutaire. Les deux jeunes gens convinrent donc des jours et des heures où elles auraient lieu, et dans l'espace de vingt à vingt-deux mois, ils lurent en
les expliquant avec soin, Cornélius Népos, Salluste, plusieurs livres de Tile-Live et de Virgile, les satires d'Horace et les petits traités de Cicéron.
Un fait curieux qui se rattache au changement de goût du jeune latiniste retardataire, est la révolution que les études nouvelles auxquelles il venait de se livrer produisirent dans lesopinions qu'il avait professées jusque-là en morale et relativement à la religion. L'air ambiant dans lequel les esprits s'agitaient en France depuis trois ou quatre années était complètement renouvelé. Bonaparte avait rétabli le culte catholique, les églises étaient rouvertes, et le roman iïAtala, extrait du Génie du christianisme, de Chateaubriand, obtenait alors un de ces succès do vogue qui, chez nous, font tourner subitement les esprits du blanc au noir ou du noir au blanc. Outre l'effet produit vraisemblablement par ces deux événements sur l'imagination du jeune compagnon d'Etienne , on peut croire que la gravité et l'élévation des idées morales répandues dans les Tusculanes, et le Songe de Scipion de l'orateur romain, avaient préparé son âme à recevoir des inspirations d'une portée plus haute encore; car, sans qu'aucune discussion ait jamais fait dévier les deux lecteurs du but spécial qu'ils se proposaient, l'étude de la langue latine, quelque temps après leur interruption, Élienne apprit que l'ancien admirateur de la philosophie du xvme siècle s'était décidément converti à la religion catholique et qu'il la pratiquait inùme dans toute sa rigueur. Ce fut l'avantage le plus réel que ce jeune homme tira des efforts vraiment courageux qu'il fit pour recommencer son instruction, car dans la pratique ordinaire de la vie son avancement se borna à devenir précepteur des enfants d'un prince russe dont il obtint une pension.
Ce fut donc par un travail constant et opiniâtre à l'art de la peinture, et le soir et la nuit, par les lectures les plus