MM. ALL0URY, J. LE MO IN NE, H. BERLIOZ
joint la franchise un peu brusque dont on contracte l'habitude dans les camps. Au milieu des Bertin et des rédacteurs des Débats qui soutenaient et répandaient les doctrines libérales, Saint-Ange était resté convaincu de la supériorité du gouvernement militaire et absolu du premier Napoléon. Amaigri par les anciennes fatigues de la guerre et par des maladies récentes, cet homme, avec une physionomie qui n'exprime plus rien, déploie une sagacité d'esprit et une clarté singulière de langage lorsque l'occasion se présente pour lui de traiter de l'art et des opérations militaires. Ce talent, qui se développa d'abord par ses prévisions remarquables sur les résultats des expéditions en Grèce et en Algérie, s'est manifesté plus particulièrement encore pendant la guerre de Crimée.
Au groupe formé par MM. de Sacy, Saint-Marc Girardin, Allôury, John Lemoinne, Philarète Chasles, traitant ■ alternativement de la politique et de la littérature, s'est joint, au commencement du règne de Louis-Philippe, M. Cuvillier-Fleury. Sorti brillant professeur et trèsardent libéral du collège Sainte-Barbe, il devint précepteur du jeune duc d'Aumale, puis secrétaire des commandements de ce prince, et fut admis au nombre des collaborateurs du Journal des Débats. Il y défendit avec beaucoup de chaleur la politique du nouveau roi ; car la passion, sans aveugler cet écrivain, est certainement ce qui fait éclater sa verve avec le plus de bonheur. Dans sa critique liftéraire, soit qu'il loue ,ou qu'il blâme, il s'empare du livre de l'auteur, son justiciable, et en arrache les entrailles, si l'on peut dire ainsi, pour les exposer palpitantes au lecteur. La disposition propre de l'esprit * de chaque écrivain, est nécessairement développée par la lecture des auteurs fameux qu'il préfère. Aussi des différences d'école et de style apparaissent dans les productions des collaborateurs des Débats. Dans la prose simple,
énergique et.pénétrante de M. deSacy, de même qu'en lisant les écrits variés, faciles et toujours instructifs de M. Saint-Marc Girardin, on retrouve quelque chose de la simplicité de l'école grecque. D'autre part, MM. Philarète Chasles et John Lemoinne, plus préoccupés de l'avenir que du passé, nourris d'ailleurs des idées et des écrits qu'ont produits les nations du nord, donnent à leurs pensées des formes inattendues , pittoresques, et empreintes parfois de ce caractère d'excentricité particulier aux écrivains humoristes de la Grande-Bretagne. Quanta M. Cuvillier- Fleury, il représente particulièrement l'école latine. Sa phrase correcte, incisive, toujours artistement travaillée, ne se dépouille jamais d'une certaine gravité, môme quand le sujet lui permettrait de prendre une allure plus facile. Il est vraisemblable que cet écrivain, si bon humaniste, prise autant la prose de Cicéron que celle de Tacite. Cependant, on serait tenté de croire que la nature de son esprit le porte à préférer les savants artifices de langage dont l'auteur des Annales enveloppe ordinairement sa pensée.
La vieille et chaude amitié qu'Etienne portait à la famille Berlin, le vif intérêt que plus de dix années de collaboration lui avait fait prendre au succès de leur journal, le rendait attentif à tout ce qui pouvait concourir à en augmenter l'attrait et la popularité. Bien que chargé particulièrement de lotit ce qui se rattache • aux beauxarts, y compris le Théâtre-Italien, Etienne faisait d'assez fréquentes excursions dans le domaine de la littérature. L'espèce de résurrection du roman d'Aw/ar, qu'il pro- . voqua en 1830, l'avait mis en relation avec plusieurs savants orientalistes qui, supposant avec juste raison que les traductions qu'ils publiaient exciteraient son attention, eurent la gracieuse obligeance de lui envoyer plusieurs de leurs travaux. C'est ainsi qu'à compter de 1831,